Sadek SELLAM : L'islam vu par Auguste Comte
Écrit par Ilyess   
Mercredi, 13 Janvier 2016 19:16

Nous vous recommandons la lecture de la préface de M. Sadek SELLAM du livre "L'islam vu par Auguste Comte. Textes réunis par le philosophe comtiste islamisé Abdelhaq-Chritian Cherfils (1858-1925)". L'ouvrage est paru chez Alfabarre.

On sait que plusieurs dates de l’histoire de la civilisation musulmane se trouvaient retenues par les positivistes pour leurs célébrations. Cela donne une première une idée de l’intérêt d’Auguste Comte pour l’Islam. Une étude de l’œuvre du fondateur de la sociologie moderne confirme que l’Islam et sa civilisation occupèrent une place de plus en plus importante dans sa réflexion. La philosophie et la politique positives étaient le résultat de la recherche d’un modèle de substitution au système de pensée resté marqué par un cléricalisme. L’hégémonie de la théologie, et celle de la métaphysique lui paraissaient inadaptées au monde moderne.

L’islam intéressait Comte parce que cette religion se passe de toute structure cléricale monopolisant «   l’administration des biens de salut   ». En tant que civilisation ayant à son actif de grands progrès en sciences exactes et en médecine, l’Islam retenait l’attention de l’ancien examinateur de mathématiques à l’École polytechnique passé à l’étude de la «   Philosophie positive   » et à la mise au point de la «   Politique positive   ». Dans son «   Appel aux conservateurs   », accordant plus d’importance aux aspects subjectifs («   les bonnes idées viennent du cœur…») et à la spiritualité en général, sa connaissance de l’Islam semble plus approfondie.

Pour affiner cette connaissance, Comte disposait de sources dont l’érudition et, surtout, l’impartialité étaient incontestables, en raison notamment de l’absence chez leurs auteurs des préjugés coloniaux. Comte et les comtistes lisaient notamment le livre d’Oelsner, dont la dissertation sur la vie du Prophète et les débuts de l’Islam eut le premier prix dans un concours organisé au début du XIXeme siècle.

Comte  recommandait constamment «  respect total et sympathie   » pour l’Islam, cette religion «   réalisant un maximum d’altruisme avec un minimum de métaphysique   ». On mesure le degré de bienveillance de Comte si on se rappelle qu’il avait fait de «   l’altruisme   » le fondement de la morale positiviste.

Comte était par ailleurs hostiles aux aventures coloniales qu’il condamnait au même titre que la politique expansionniste de Napoléon 1°, que les Comtistes appelaient «   l’aventurier corse   ». Il entendait rester fidèle à la position d’un des révolutionnaires de 1789   : «  que périssent les colonies pour que vivent les principes   ». C’est pourquoi Comte recommandait d’  «  évacuer l’Algérie pour confier noblement son gouvernement aux Arabes   ».

Les comtistes restèrent fidèles à cette ligne faite de respect de l’Islam, d’hostilité aux conquêtes coloniales et d’opposition au démembrement de l’empire ottoman.  

La fidélité à «   l’islamologie   » de Comte marque les nombreux écrits du «   Directeur   » du Positivisme Pierre Laffitte pour qui  «   …moralement, l’islamisme est supérieur aux conceptions aujourd’hui en vogue parmi les Occidentaux   » .
Car «   …l’islamisme représente un état théologique plus avancé, c’est-à-dire plus simple et plus près de la pleine émancipation   » .

Charles Mismer qui se réclamait du comtisme ira encore plus loin encore dans «   les Soirées de Constantinople   », livre écrit à la fin des années 1860, à l’issue de son séjour à Istanbul où il avait été recruté par les promoteurs de la politique des Tanzimat comme rédacteur en chef de la version française du Journal officiel. Cet ami et admirateur des grands-vizirs Fouad Pacha et Aali Pacha a souligné dans ce livre les possibilités de modernisation de l’empire ottoman que rendaient possible à ses yeux les virtualités d’adaptation de l’Islam, religion favorable à la Science et à l’Ijtihad.

A son retour à Paris, Mismer a été nommé à la tête de la «  Mission égyptienne  » par le khédive Ismaïl. Il a continué à défendre «   l’islamologie   » comtiste dans la revue «   Philosophie Positive   », où il exprimait sa foi dans «   l’avenir musulman   » et les possibilités de «   régénération de l’Islam   ». Dans «   l’islamisme et la Science   », il apporta, en 1883, une vigoureuse réponse aux accusations, pour lui fausses et gratuites, proférées par Ernest Renan contre tout l’Islam. Son ouvrage théorique-«   les Principes sociologiques   »- comporte des références permanentes à l’Islam. Ses «  Souvenirs d’un Dragon en Crimée  » montrent pour son intérêt pour les mœurs et coutumes des musulmans, et sa sympathie pour les soldats venus d’Algérie dans les unités commandées par Canrobert et Saint Arnaud. Dans ses «   Souvenirs du Monde Musulman   », paru au début des années 1890, Mismer aborde la situation en Algérie pour souligner la vanité des propositions faites à l’époque pour résoudre la crise coloniale, qui n’excluaient pas la «   solution finale   »   : «   Les (les musulmans) convertir est impossible   : jamais leur Dieu ne capitulera devant la Trinité chrétienne   !...Les détruire, comme les Peaux Rouges, est également impossible   ; à défaut du monde civilisé, leur nombre et leur vaillance les protégeraient. Reste la justice   ».

Un autre comtiste, le docteur Robinet, qui siégeait au Conseil de Paris, a actualisé l’anticolonialisme de Comte en dénonçant l’occupation par Jules Ferry de la Tunisie, avec d’autant plus de vigueur que celui-ci avait quitté le Positivisme pour adhérer à la loge maçonnique «   Clémente amitié   ». 

Parmi les Comtistes qui participaient activement à l’Enseignement Positiviste, il y avait Ahmed Riza, un diplômé de l’Institut National Agronomique qui est devenu un ami et disciple de P. Laffitte après son retour à Paris en 1889. C’est lui qui donnait des cours sur l’Islam au Collège Libre des Sciences Sociales que les Comtistes ouvrirent au Quartier Latin en 1895. Avec clarté et érudition, grâce à sa connaissance de l’Islam et du Positivisme, ce comtiste musulman expliqua la «   Tolérance musulmane   »(1897) et «   la crise de l’Orient   »(1906). Après la grande désillusion de la première guerre mondiale, il mit son talent d’analyste politique et son érudition historique au service d’une sorte de défense et illustration de la civilisation musulmane dans sa «   Faillite de la politique occidentale en Orient   ».  Emile Corra, le successeur de Laffitte, rendit un hommage appuyé à ce livre.

C’est surtout Christian Cherfils qui s’est employé à approfondir l’islamologie comtiste. Il s’est d’abord intéressé à l’évolution de la pensée religieuse de Comte, qui aura été passée sous silence par la recherche universitaire intéressée seulement par son œuvre sociologique. Cherfils estime qu’à la fin de sa vie, Comte se rapprochait de plus en plus de l’Islam. Ce philosophe comtiste engagé choisit de devenir lui-même musulman en se prénommant Abdelhaq.

La conclusion d’une de ses conférences de «   l’Enseignement Positiviste   » était sans ambiguïtés   :
«   La doctrine musulmane considérée en ses principes essentiels, ne saurait, estime Goethe, être jamais dépassée…Il ne dépendra point de nous, de notre bonne volonté du moins, que pleine et entière justice ne soit rendue aux représentants d’une telle doctrine, trois fois sacrée à nos yeux   : parce que, dans un passé trop oublié, ils ont bien mérité de la civilisation   ; parce qu’ils sont malheureux   ; parce que pour une large part, ils sont devenus, non plus les sujets mais, déjà, les enfants de la France   » .

Dans la même conférence, le comtiste islamisé faisait connaître ses idées sur le Prophète en ces termes:
 «   Mohammad   ! Homme incomparablement grand, qui ne se donne point pour unique prophète, mais pour un prophètes parmi les prophètes, tout en ayant résolu de clore l’ère désormais périlleuse du prophétisme   ; législateur qui posa pour toujours les bases de cet altruisme social, seul organisable, dont le nom est Justice   ; rénovateur religieux qui dédaigna l’emploi du miracle et dépouilla le prêtre de son autorité traditionnelle sur la conscience de l’homme   ; philosophe étrangement avisé(déclareront les plus sceptiques), puisqu’il affirma la science de Dieu et notre propre impuissance métaphysique, fondateur d’empire, enfin, et qui leva l’étendard de la guerre sainte parce qu’anti-idolâtrique, donc émancipatrice, et fit, le premier, appel à la science   : tel nous apparaît le prodigieux Mohammad   ».

Après l’exposé doctrinal sur l’Islam, l’actualité ne perd pas ses droits et Cherfils reprend à son compte les recommandations de M. L. Dujardin sur «   le rôle d’une France islamophile   »   :
«   Je suggère l’idée de grouper les musulmans autour de la France , tant pour la force et la grandeur de notre pays que pour le relèvement du monde islamique qui est bien une partie de nous-mêmes   ».
L’année suivante, Cherfils, qui était un des principaux animateurs de la «   Fraternité Musulmane   », créée à Paris en 1907, a publié le livre qui le rendra célèbre, «   Bonaparte et l’Islam   ».  Il s’y attarde à exposer les «   affinités essentielles entre l’islamisme et la positivité   », où il souligne l’importance, anormalement négligée, de la pensée religieuse de Comte et l’évolution qui le rapprochait de l’Islam. Les idées développées dans ce chapitre théorique seront reprise dans un grand article intitulé «   de l’esprit de modernité dans l’Islam   » (paru dans la revue «   Orient-Occident   » en 1923). Cherfils avait commencé par rassembler, en 1911, les textes consacrés à l’Islam dans l’œuvre de Comte. Il les a réunis en un volume sous le titre  : «   l’islamisme du point de vue social   » .

La réédition de ce livre vise à faire connaître le grand intérêt des Comtistes pour l’Islam, qui pouvait aller jusqu’à la fascination. Compte tenu des débats agités et confus sur l’Islam en France, il n’est pas inutile de soumettre aux lecteurs les conclusions sur l’Islam de penseurs rigoureux et non moins exigeants que les «  philosophes  » médiatiques qui, de nos jours, veulent connaître cette religion, mais n’arrivent pas à en parler avec l’impartialité requise. L’humilité avec laquelle Comte a rédigé son «   amende honorable à l’Islam   » pourrait peut-être contribuer à atténuer l’excès d’assurance avec laquelle de bons intellectuels se contentent d’idées approximatives, parfois fausses, sur l’Islam et les musulmans.

 La comparaison entre des conclusions auxquelles avait abouti Comte dans la sérénité que lui permettait son refus de lire les journaux et les affirmations péremptoires d’intellectuels qui s’emploient à apporter une caution, qui se voudrait savante, aux islamophobies, populaire et électoraliste, peut aider à mesurer la part d’idéologie dans les discours que tiennent régulièrement sur(et contre) l’Islam des «   philosophes   » qui croient plus à l’audimat qu’au jugement de leurs pairs.

Pour leur part, les «   réformateurs   » musulmans de l’Islam (dont le nombre a sensiblement augmenté après le 7 janvier 2015) gagneraient à découvrir l’islamologie comtiste avant de servir de faire valoir aux tenants des nouvelles islamophobies. La lecture de la lettre de soutien de Comte à la politique des réformes engagées par le grand-vizir des Tanzimat, Mustafa-Rachid Pacha les aiderait à voir que le mot «   réforme   » se trouve galvaudé par sa médiatisation excessive.

C’est dire l’actualité d’un texte vieux de plus d’un siècle dont la lecture peut servir à l’étude nécessaire, parce qu’anormalement négligée, de l’islamologie comtiste. Celle-ci fondait des recommandations en faveur d’une politique musulmane républicaine dont la pertinence n’est plus à démontrer au moment où «  l’organisation  » de l’Islam en France cherche à rompre avec les passifs de la fausse laïcité coloniale.  

Sadek SELLAM

 

 

Commentaires  

 
0 #1 Roland 2016-03-12 23:02 Les "philosophes" qui viennent attaquer les musulmans à la télévision devraient lire avec humilité ce que les comtistes ont écrit sur l'islam. Citer
 

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