On a fait fausse route avec la création du Conseil français du culte musulman
Écrit par Ilyess   
Samedi, 01 Août 2015 23:20

Entretien avec Henry Laurens, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe.


À la demande du président de la République, une « instance de dialogue avec les Français de confession musulmane » a été créée – elle s’est réunie pour la première fois le 15 juin. Une bonne idée ?

Henry Laurens : Pour reprendre l’expression de nombre de mes confrères, il s’agit, une fois de plus, d’un programme du XIXe siècle : on essaye de faire un consistoire, un sanhédrin, mais il est impossible de créer une instance représentative pour un Islam multiple, où les obédiences nationales sont encore extrêmement fortes. L’Islam de France se divise actuellement entre ses composantes marocaine, algérienne, tunisienne, turque et comorienne – sans parler des chiites, des soufis, des convertis, etc.

La création du CFCM était une erreur ?

H. L. : Oui, on a fait fausse route. Il est impossible d’imaginer voir s’organiser un culte comme au XIXe siècle. Surtout, on peut parler d’une communauté juive, d’une communauté protestante, mais pas d’une communauté musulmane, car elle n’existe pas : il y a des communautés musulmanes.

Il faut savoir que les communautés juive et protestante ont créé leur instance représentative grâce une forte implication de grands notables : la famille Rothschild et la haute société protestante. Ces hommes de pouvoir pouvaient discuter directement avec l’État. Il n’y a aujourd’hui pas d’équivalent pour les musulmans de France, qui viennent à l’origine de sociétés rurales (au Maghreb) puis du prolétariat (en France, durant les années 1970).

Lors de la première réunion de cette nouvelle instance de dialogue, le Premier ministre a appelé les principaux représentants des musulmans de France à « faire la démonstration pour le monde entier que la France et l’Islam sont pleinement compatibles »…

H. L. : L’Islam est compatible avec la société française, puisque cette religion est en communication étroite avec la France depuis près de deux siècles, si l’on prend comme point de départ la prise d’Alger.

Historiquement, de quand date la présence de l’Islam en France ? Du début du XIXe siècle ?

H. L. : Il y avait des musulmans en France, en très faible nombre, à l’époque de l’Ancien Régime, mais une présence plus significative d’une population arabo-musulmane dans la société française date effectivement du début du XIXe siècle : les fameux mamelouks des armées napoléoniennes.

La France constitue ensuite son empire colonial, à partir de 1830…

H. L. : L’administration française était alors amenée à gouverner des populations musulmanes. Le droit musulman français faisait partie du droit français. Il faut savoir qu’il reste encore aujourd’hui une trace de ce droit musulman à Mayotte, mais il est en cours d’abolition.

La première mosquée en France ?

H. L. : Elle a été bâtie à Paris, au cimetière du Père-Lachaise, à la fin du XIXe siècle. La plus importante est bien évidemment la Grande Mosquée de Paris, inaugurée après la Première Guerre mondiale, en 1926 ; elle fut édifiée en hommage au sacrifice des troupes musulmanes des armées françaises. C’est la première véritable institution représentative du culte musulman en France.

L’objectif visé par la nouvelle « instance de dialogue » : faire avancer certains dossiers bien concrets. Notamment rendre obligatoire une formation universitaire pour les nouveaux aumôniers et les imams…

H. L. : Un rabbin, un pasteur ou un curé suivent des études très longues, ils ont de solides formations. Les institutions communautaires qui les dispensent offrent une situation sociale et matérielle convenable à leurs cadres religieux. Ce n’est malheureusement pas le cas pour ceux qui souhaitent devenir imam. Leur encadrement n’est pas suffisamment financé, il est donc peu attractif. Pour les mêmes raisons, nous n’arrivons pas non plus à recruter des aumôniers. Pour pouvoir suivre des études longues, une formation religieuse très poussée, il faut assurer aux candidats une vie matérielle décente. Depuis les lois de séparation de l’Église et l’État, les cultes établis ont des structures de financement dont ne dispose pas l’Islam de France.

Héritage d’une histoire singulière avec ses religions, la société française a le sentiment d’avoir « domestiqué » le fait religieux, disiez-vous récemment. D’où vient cette méfiance ?

H. L. : La société française a en héritage des guerres de religions. Elle fut divisée en deux après la Révolution (catholiques contre républicains) et jusqu’à la première moitié du XXe siècle, et a toujours eu une certaine méfiance face aux excès du religieux. Au XIXe siècle, l’État avait édifié le système concordataire pour contrôler les pratiques religieuses dans la société française. Si un curé ou un évêque faisait un peu trop de bruit, le ministère de l’Intérieur lui coupait son salaire. Aujourd’hui, cette méfiance concerne effectivement l’Islam, mais pas seulement ! Des études ont montré que la puissance de certains mouvements évangélistes protestants inquiète. C’est en ce sens que je disais que l’Islam ou l’évangélisme n’apparaissaient pas comme « domestiqués ».

La Guerre d’Algérie a-t-elle encore une influence ?

H. L. : Quelque chose de fondamental s’est passée en 1962 : avant cette date, les musulmans présents sur le territoire national étaient soumis au droit musulman français. Les conflits de législation avec le droit civil qui en découlaient compliquaient les rapports entre les gens de confession musulmane et les autres ; pour les mariages, par exemple. Autre exemple : quand un musulman passait au statut civil français, il était considéré comme un traître dans sa communauté ; on lui interdisait d’être enterré dans un cimetière musulman.

En 1962, le droit musulman a disparu et les musulmans de France sont passés massivement sous le statut civil. Depuis cette date, nous ne vivons plus dans un système colonial, contrairement à ce que disent les Indigènes de la République. Le problème des musulmans de France n’est pas à chercher dans l’histoire, il a été créé au sein même de la société française, à partir de la dépression économique de 1973 et de la destruction progressive de la classe ouvrière.

Vous demandez pour les musulmans de France un droit à l’indifférence…

H. L. : Oui, nos compatriotes de confession musulmane sont som­més de réagir « en tant que musul­mans », parce que des fous commettent des atrocités au nom de l’Islam. On les somme de réagir « en tant que » tout en leur reprochant d’être trop visibles : le voile, la mosquée, etc. Cette injonction contradictoire est insupportable.

Notre système intégrationniste est-il en cause ?

H. L. : Il y a de nombreuses différences entre le discours multi­culturaliste anglais et le discours intégrationniste français. Les deux ont échoué. Il est aujourd’hui amusant de voir les Anglais s’intéresser à ce que font les Français, et les Français s’intéresser à ce que font les Anglais.

Source : l’hémicycle

 

 

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