Municipales 2014 : la captation du vote musulman à Argenteuil
Écrit par Ilyess   
Dimanche, 19 Avril 2015 23:04

La captation du vote musulman vire à l’obsession dans plusieurs municipalités de la région parisienne bien qu’aucune instance ni personnalité ne puisse se prévaloir d’être prescriptrice de ce vote. S’il existe des électeurs de confession musulmane, leur vote s’attache-t-il essentiellement à la défense politique de l’Islam et de ses fidèles? Et surtout, peut-on parler d’un vote strictement confessionnel ?

Les deux candidats en lice à Argenteuil multiplient les faveurs et ronds de jambe en direction des associations cultuelles et de quartiers. George Mothron, membre de la droite populaire, courant qui s'est fait connaître pour sa fraternisation avec le Front national, s'oppose à Philippe Doucet, membre du groupe parlementaire Gauche populaire, dont la personnalité clef est l'actuel ministre de l'Intérieur. Les deux hommes pratiquent une politique locale en sens inverse de leurs courants politiques.

Al-joumou`ah, la prière du vendredi, une centaine de musulmans descendent de la fameuse dalle d’Argenteuil pour aller prier à la Mosquée Renault, ainsi surnommée du fait de son emplacement sur un ancien site de l’entreprise. Les fidèles viennent de tout le département du Val d’Oise, 3000 à 4000 musulmans sont attendus chaque vendredi. Lors du ramadan, la fréquentation de la mosquée est multipliée par deux. Les femmes portent en majorité le hidjab et une part non négligeable le niqab, une salle de prière leur est destinée au bas de la Mosquée. La mosquée Renault brasse large, y viennent sans distinction d'âge, de sexe et de catégories professionnelles, les ouvriers retraités de l'ancien concessionnaire, ceux de PSA, les jeunes cadres des services installés récemment dans le département et la génération «pantalons courts au dessus des cheville et barbes non taillées», ceux- là même qui font tant parler d’eux en manifestant leur stricte observance de la sunnah.

Sur la route de Cormeilles, face à la mosquée, Abdel Sobour tente de raisonner les conducteurs fâchés par le manque de places de stationnement. Le jeune homme s’est fait agent de circulation bénévole et porte le gilet jaune fluo des agents de voiries. Il rappelle «le respect des règles» tout en affirmant que la municipalité doit impérativement «modifier le PLU pour que les musulmans puissent sans encombrement aller prier ». L’espace public demeure une aire de litige et de traduction des rapports de force.

De l’octroi du «permis de construire» de la mosquée acquis en 2000 à la demande actuelle d’inclusion dans une aire de circulation plus large, la stratégie légaliste de transformation de l’espace urbain semble payer. La volonté est de sortir d’une «zone réservée», de passer de la sanctuarisation du culte à la viabilisation de cette nouvelle institution en l'inscrivant dans le canevas urbain de la ville.

D’une implication dans l’espace public à l’engagement dans la vie publique, il n’y a qu’un pas que ces jeunes pratiquants sont prêts à franchir.

Le jeune homme soutient fermement le maire socialiste sortant Philippe Doucet, en lice pour un second mandat. Il est selon lui «attentif aux revendications de la communauté et devrait autoriser l’extension de l’aire de stationnement». La politique de la droite lui évoque « le mépris, quand les anciens pratiquaient cachés l’islam des caves». L’ancien maire, selon lui ne «portait pas dans son cœur les musulmans et les insultait dès qu’ils avaient le dos tourné». Les réputations se font vite, pèsent dans les urnes et se défont lentement.

En réalité, le candidat de droite, Georges Mothron est plus conciliant sur son territoire que sur les écrans cathodiques. Dès 2003 le maire UMP entame des négociations avec l’association Al Issan en vue de la construction d’une mosquée. Abdelkader Achebouche, président de l’association et en tractation depuis trente ans s’amuse : «En 74 nous étions 35 maintenant vous pouvez ajouter trois zéros». A 84 ans, l’homme, toujours fringant, se souvient des toutes premières négociations avec la mairie communiste. Il ne s’agissait alors que de l’obtention d’un terrain. «En 98, un premier terrain acheté aux enchères fut aussitôt préempté par le maire communiste. Je suis allé jusqu’au tribunal administratif puis en fin de mandat, je lui ai dit que les jeunes allaient aussi à la Mosquée, et qu’il pouvait compter sur 1000 voix».

Coup de bluff? L’homme, ancien directeur d’une agence de voyage, plus exactement de pèlerinage a le talent d’un commercial rompu à la négociation. «Le garage Renault a vu son prix négocié par la mairie et est revendu a l’association pour l’équivalent en francs de 230000 euros.» Une somme dérisoire pour cet emplacement : un quart du prix . Le premier permis de construire acquis dans la foulée ne satisfait pas les ambitions de l’association cultuelle « un mur sans ouverture». Le Parti communiste tourne la page après 35 ans de règne et c’est avec la droite qu’Abelkader Achebouch va le mieux s’entendre. Élu, l'édile Georges Mothron et les services ad hoc de la mairie négocient la taille du minaret moins de 2 mètres sur 17 ainsi que la couleur du dôme, mais acceptent au final la construction de la plus grande mosquée du département.

Georges Mothron entretient des relations étroites avec la Mosquée Renault, dans la droite ligne des relations privilégiées de Nicolas Sarkozy avec l’UOIF. En 2005, il facilite l’octroi du carré musulman. En 2010, François Fillon inaugure la mosque Al-Ishan. En 2011, un an plus tard, Abdelakader Achebouche sera promu chevalier de la légion d’honneur, décoré par Nicolas Sarkozy sur la recommandation du préfet.

Mais c'est l'engagement de Georges Mothron en tant que député qui le met en porte à faux avec certains des ses administrés. Vice-président de la mission parlementaire sur la burqa, il refuse en sa qualité de maire signer les décrets de naturalisation de femmes portant le foulard et le fit savoir publiquement. Ces prises de position sont le talon d’Achille de l’actuel candidat à la mairie.

Car les jeunes musulmans de la dalle le martèlent «être musulman n’est pas un délit». Pour Omar Slaouti, enseignant militant du collectif contre l’islamophobie d’Argenteuil-Bezons: «L’autorisation donnée à la police de pouvoir procéder à des verbalisations de femme portant le voile intégral, ajoutée à la circulaire Châtel et à l'acharnement contre les mères voilées accompagnant les sorties scolaires renvoie la communauté musulmane à un statut «illégal» dans l’espace public. C’est un cercle vicieux les discriminations légales encouragent de fait toutes les discriminations illégales»

Après la stupeur de l'été 2013 provoquée par les agressions de femmes voilées, le climat de suspicions ne s'est pas levé sur la ville. Ces affaires non élucidées divisent les habitants. Farid Kaci, dont la sœur avait elle-même été victime d'une agression en 2009 souligne que la «police a toujours des difficultés à reconnaître le caractère raciste et islamophobe de ces actes, les sœurs se présentant au commissariat ne sont pas prises au sérieux, il leur est demandé de ne pas faire de vague». Le commissaire craignant les émeutes estivales recommande de la discrétion à la première jeune fille agressée en mai. L'adjoint à la sécurité et le maire se rendent auprès d’elle et lui auraient également demander de ne pas ébruiter l'agression, version démentie par le maire.

Pourtant dès le lendemain de la seconde agression au mois de juin, le maire se déplace à la Mosquée Renault pour délivrer un message de paix et de surveillance «communautaire» : « La République permet à chacun d'exercer son culte et dans quelques minutes je serai à la Mosquée Dassault pour remettre le permis de construire signé et donner les clefs du bâtiment provisoire pour que la mosquée Dassault soit aussi belle que la vôtre aujourd’hui. (…) Tout à l'heure, je distribuerai un numéro de vigilance citoyenne et républicaine, si jamais des petits groupes voulaient faire un champ d'expérimentation de la ville pour mettre en œuvre un certain nombre de leurs idées sur le non vivre ensemble (sic)Ce que je vous demande (…) du calme et de la sérénité autant que faire se peut». Quelques heures plus tard, Philipe Doucet sera chahuté devant la mairie. Car la venue du maire à la mosquée Renault puis à la mosquée Dassault lors de la grande prière a provoqué une onde de choc parmi les fidèles. Selon Myriem : «Le maire n'a pas à se présenter devant les fidèles agenouillés, ils ne sont pas à ses ordres».

Un vote des quartiers incontournable mais volatile

L'Association Nord Sud, lance dès le mois de février 2014 une campagne contre le clientélisme et la corruption dans la ville « mouseland». Sur les affiches «Patte gauche, patte droite», Ahmed Kaci, frère de Farid, dénonce la récupération des votes des quartiers depuis 84 et la marche des beurs. Vidéos d'archives à l'appui, devant une quinzaine de «frères», il explique doctement: «les chats votent dans l'intérêt des chats et nous, souris, devons voter dans notre propre intérêt ». «Et si nous votons pour une souris qui se prend pour un chat ? » questionne un jeune dans l'assemblée. En effet, sur les listes, les élus de la «diversité » font le yoyo. Rachida Habri, ex adjointe PS qui avait quitté avec fracas le parti pour rejoindre le Front de Gauche s'est finalement laissée convaincre de revenir au bercail. Mouloud Bousselah, ancien secrétaire du parti communiste n'a pas suivi la ligne du Front de Gauche et préfère conserver un mandat municipal au sein de la majorité municipale socialiste.

Telle est la politique assumée de Philippe Doucet. Attablé devant des syndicalistes enseignants, il explique appliquer la doctrine du « transformisme à l'italienne»: « le parti communiste c'est fini- ils ne l'ont toujours pas encore compris, moi je prends les têtes qui sortent et je les rallie». La tactique de la coalition et de la corruption massive dans les localités italiennes ne font pas frémir d’indignation Philippe Doucet. Le maire, fin gestionnaire, aime l'extrême proximité, le cas par cas et plus que tout l'arbitrage entre ses obligés .

Une personnalité associative du quartier Jolliot, anciennement à gauche s'affiche sur la liste de Georges Mothron. Endeuillée, endettée, elle découvre la prévenance du maire lors d'une visite presque improvisée (les enregistrements de cet entretien circulent dans la ville) : « Moi, je suis un peu curé, psychiatre (…) Viens, change d'air, de quartier, (…) je peux en parler à (X).». Pas si simple de refuser un logement, un coup de pouce, du travail, des émoluments d'adjoint dans une ville où sont en attente près de 7600 demandes de logement et où la courbe du chômage ne cesse de grimper.

Alain Liekine, ancien élu socialiste, aujourd’hui encarté au PRG, soutient que selon des informations délivrées par les services généraux de la ville «près de 600 emplois dans le gardiennage, les espaces verts ont été créés au cours du mandat socialiste faisant passer le nombre d'emplois de 2400 à 3000. La plupart de ces emplois de service ont été rattachés à l'agglomération Argenteuil-Bezons dont Philippe Doucet est le président».

La calculette ici s’impose. En 2008, Philippe Doucet gagne la campagne avec peu d’avance, près de 400 voix. En 2010, aux élections cantonales, le parti socialiste est mis en difficulté dans le secteur ouest de la ville par près de 200 bulletins nuls portant l’inscription «NON à l’islamophobie». Principalement concerné ,le canton ouest où se présentait l'actuel adjoint à la sécurité Nicolas Boujeard. Un rendez-vous est pris entre les deux tours avec les initiateurs du vol nul: l'école musulmane Hanned est actée. La veille du second tour, des textos et des tracts de dernière minute donnent la position à suivre: l'islamophobie est de droite. L'opération fait augmenter notablement le score de Nicolas Boujeard mais ne suffit pas à faire gagner le parti socialiste, la droite l'emporte dans tous les cantons.

Entre les deux tours quelques centaines de voix feront la différence

A l'association Nord Sud, nombreux sont les médiateurs récemment embauchés en tant qu’agents de l'agglomération. Pour autant leurs voix ne sont pas tout à fait acquises. L'association fait monter les enchères. Le Mouvement argenteuillais contre l'islamophobie vient d'apparaitre dans la campagne et pose ses conditions aux deux listes: transparence sur les suites judiciaires données aux agressions des musulmanes et octroi d'un terrain pour l’édification d'un collège-lycée musulman dans les mêmes conditions que celles du lycée catholique votées au conseil municipal du 15 octobre 2012.

Les frères Hamed, Farid et Rachid sont tous trois très investis pour la communauté musulmane. Ils ont appris la patience et la persévérance d'un père miltant, pourchassé en octobre 62. Monsieur Kaci témoigne «je distribuais des tracts: au-dessus je plaçais les tracts communistes et en dessous ceux du FLN. Nous étions traqués, je me suis réfugié dans une cave. Ils nous ont frappé à coups de crosse». Aujourd'hui directeur d'une petite salle de prière dans la cité voisine, il est fier de ses fils : «mon troisième, le plus jeune, a demandé des subventions pour son association contre l'islamophobie, il veut créer un observatoire et trouver un local, je ne crois pas que Philippe Doucet ait répondu à l'ensemble de ses attentes».

Le maire sortant doit donner des gages. Mais la concurrence entre associations, groupes, personnalités locaux fait rage:collage sur le mariage homosexuel à proximité de la mosquée Dassault réputée proche des socialistes, tractage en face de la Mosquée Renault contre Georges Mothron. Mosquée Dassault contre mosquée Renault, marocains contre algériens, quartier contre quartier, la bataille du prestige bat son plein: de la taille de la mosquée à la qualité des prêches, au crédit des intercesseurs choisis comme agents de liaisons avec la mairie.

Les imams assurant des prêches en français sont très appréciés de la jeune génération. Ils participent au rayonnement des mosquées. Nabil G. nous est présenté comme l'homme de la situation. Admiré, il est décrit comme ayant de bonnes relations avec les services de police. Exit, la culture de la contestation contre la violence d’État ou policière. Les élus ont pris acte de ce virage et cherchent à appâter ces nouvelles personnalités.

Pour le sociologue Sami Zegnani : «De nouvelles légitimités se sont instaurées dans les quartiers. La figure protectrice du grand frère dans les années 90, médiateur entre les institutions et les habitants des cités, a perdu de sa crédibilité». Le chercheur précise «la figure du grand frère s’est effacée pour laisser la place à un nouveau relais, le croyant, qui au travers de joutes oratoires, d’une érudition et d'une rhétorique confirmée, a gagné une aura par la connaissance islamique là où les autres avaient obtenu du prestige à coups de poings».

A Argenteuil, le recrutement des médiateurs s’est principalement focalisé sur de jeunes pratiquants, mais c'est aussi au cœur de la mairie que les embauches se sont opportunément produites. Mehdi surnommé l'aumônier, membre du cabinet du maire supervise le tout nouveau Conseil des cultes de 2012, rebaptisé le conseil du vivre ensemble. Il est celui que l'on désigne comme l'intermédiaire entre le maire et les musulmans. Hakim Hissini, secrétaire de la section du parti socialiste, gendre de l'imam de la Mosquée Dassault, participe de cette contigüité entre la mairie et les associations cultuelles. Manuel Valls, ministre de l’intérieur est venu le 21 février en visite de courtoisie au Conseil du vivre ensemble.

Mais d'ici dimanche, les votes ne sont pas faits.

Ces relations et tractations actuellement inavouables devant l'ensemble de l'électorat argenteuillais pourraient devenir la patate chaude que l'on se renvoie. Les deux candidats pourraient se trouver pris en tenaille entre leurs tactiques locales et un électorat contrarié par le peu de délibération publique sur la gestion de cette ville surendettée. Le premier Philippe Doucet appartient à la Gauche populaire farouchement opposée au retrait de la circulaire Châtel. Georges Mothron, lui, a choisi de présenter une colistière voilée et des candidats de la diversité de « dernière minute».

Abdelkader Achebouche affirme aujourd'hui avoir conclu une négociation fructueuse avec les deux candidats pour l’achat d’un terrain afin d’y établir un lycée musulman. «Tenue stricte et hidjab fortement conseillé».

Source : Nedjma Bouakra dans MediaPart

 

 

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