Le Dr Philippe Grenier (1865-1944), député musulman de Pontarlier en décembre 1896
Écrit par Ilyess   
Mercredi, 13 Janvier 2016 19:04

Une préface de M. Sadek SELLAM du livre "Le Dr Philippe Grenier (1865-1944), député  musulman de Pontarlier en décembre 1896". L'ouvrage est paru chez Alfabarre.

Le 20 décembre 1896, une élection législative partielle était gagnée à Pontarlier par un jeune médecin, sans parti ni moyens et qui n'avait pratiquement pas fait campagne. Malgré le prestige des candidats battus- comme Maurice Ordinaire conseiller ministériel qui sera plusieurs fois ministre- cette consultation locale n’aurait pas plus retenu l’attention des commentateurs qui se préparaient à observer la trêve des confiseurs. Mais ils furent nombreux à faire le voyage de Pontarlier, malgré le froid et la neige. Ils voulaient voir à qui ressemblait le nouvel élu dont la profession de foi avait intrigué les laïcistes, parce qu’elle commençait par l’invocation de « Dieu seul ». Ils rencontrèrent un paisible médecin de campagne portant la tenue traditionnelle algérienne et utilisant pour ses déplacements un cheval arabe ramené d’Algérie. Mais le port du vêtement traditionnel n’empêchait pas le candidat de se situer très à gauche sur l’échiquier politique de l’époque. Le programme de ce candidat « Républicain radical » était plus à gauche que celui des « Radicaux socialistes ». Il reposait sur une forte exigence de justice sociale et de morale en politique, critiquait le gaspillage et promettait de favoriser l’hygiène.

L’arrivée du jeune député à la Chambre des députés sera suivie d’abondants commentaires où ; pendant plusieurs semaines, des éditorialistes donnèrent libre cours à leurs sarcasmes anticléricaux, à l’ironie et aussi aux préjugés coloniaux et anti-Islamiques. Seuls Jean Jaurès et le père Hyacinthe Loyson se démarquèrent de cette hostilité. Le député socialiste adressa au docteur Grenier une belle lettre pour le féliciter et lui demander d’être aussi « le député des Arabes ». Quant au père Loyson, il exprima au député musulman sa compréhension pour sa conversion à l’Islam. Car cet abbé, qui avait été prédicateur à Notre Dame de Paris avant d’être « reconduit à l’état laïc » pour cause de mariage, allait à Alger faire des conférences en faveur du dialogue islamo-chrétien et n’hésitait pas à reconnaître l’authenticité de la révélation coranique et en Mohamed « un vrai prophète »-tout en restant catholique. Cela préfigurait les positions du père Michel Lelong qui, à partir du milieu des années 70, témoignait en faveur de l’islam qu’il considérait aussi comme une religion révélée, en tout en restant prêtre catholique.

Bon nombre de chroniqueurs furent amenés à faire amende honorable pour vanter les vertus de sérénité, de patience et de patriotisme du nouveau député. Ils ne le jugeaient plus sur son vêtement, mais sur la cohérence de ses réponses et la pertinence de ses propositions.

Seuls les érudits montraient moins d’étonnement, car ils avaient lu sur la conversion à l’islam, en Egypte en 1801, du général Jacques-Abdallah Menou et se souvenaient de celle d’Ismayl Urbain, saint-simonien islamisé aussi en 1835 en Egypte où il prit soin d’indiquer au consul de France que s’il changeait de religion, il n’en restait pas moins sujet de Sa Majesté et assujetti aux lois françaises. Il n’était donc pas étonnant que le Parlement vît arriver un élu musulman, après que l’armée française ait eu un général musulman et Napoléon III un conseiller spécial musulman-en la personne de l’ancien interprète militaire Ismayl Urbain.

Le Dr Grenier prit à la lettre la recommandation de Jaurès pour devenir effectivement le « député des Arabes ». La plupart de ses propositions portaient sur l’amélioration du sort des sujets musulmans de la France en Algérie. Ce qu’il préconisait le rapprochait de la « politique musulmane », anticoloniale et républicaine que préconisaient les Comtistes. Un des disciples de Comte, Christian Cherfils étudiait alors l’évolution de sa pensée religieuse, qui demeure peu connue jusqu’à nos jours. Quand l’intellectuel positiviste s’aperçut que Comte se rapprochait de plus en plus de l’islam, il décida de devenir musulman à son tour et choisit comme prénom Abdelhaq. Après le retour du Dr Grenier à Pontarlier, suite à son échec aux élections législatives générales (à cause de son refus de défendre les producteurs d’absinthe), Abdelhaq-Christian Cherfils continua de défendre, dans le cadre de l’Enseignement positiviste et à la Fraternité Musulmane (fondée à Paris en 1907) des projets analogues à ceux qui ne rapportaient au député musulman que de chaleureux applaudissements au Parlement.

Puis furent annoncées les conversions à l’islam du peintre Nasreddine-Etienne Dinet, celle de Abdelouahed-René Guénon et celle de Valentine de Saint Point. Cette arrière petite nièce de Lamartine, avait été une femme du monde, prisée dans les salons parisiens et liées à de célèbres ministres de la III° République. Mais elle décida de devenir musulmane et s’établit au Caire où elle publia la revue « Le Phoenix » pour y défendre le rapprochement entre l’Orient et l’Occident et plaider pour une mise au point des relations de la France avec l’Islam. Spirituellement , Valentine de Saint Point était très proche de Guénon, lui-même établi à partir de 1930 au Caire d’où il analysait « la crise du monde moderne » tout en continuant à approfondir sa connaissance du soufisme. Politiquement, elle était très proche  d’Eugène Jung qui, depuis 1906, recommandait inlassablement à la classe politique de faire de « l’Islam, notre ami, notre allié ».

Dans ses interventions devant les députés, le Dr Grenier mettait en garde contre les risques de « troubles très graves » en Algérie si on continuait à ignorer ses propositions.

C’est après l’insurrection du premier novembre 1954 qu’un Comtois, Robert Fernier, un artiste jusqu’alors éloigné de la politique, s’est rappelé des mises en garde prémonitoires du Dr Grenier et décida de lui consacrer tout un livre, publié en 1955. Puis un autre Comtois, le député gaulliste Robert Bichet, s’est souvenu à son tour du député musulman de Pontarlier dans les années 70 pour lui consacrer un livre, largement inspiré de celui de Robert Fernier, qui était passé inaperçu.

La réédition de la première biographie du Dr Grenier 60 ans après sa parution se justifie à plus d’un titre. Car en peu de pages, ce livre ouvre de nombreux horizons. La lecture d’un tel ouvrage sera aussi d’une grande utilité pour une meilleure connaissance de l’histoire des Français convertis à l’islam qui était resté pendant longtemps un sujet tabou malgré l’importance que ce phénomène prenait progressivement. Déjà, en 1953, le « Jeune Musulman » (périodique de que l’association des Oulamas algériens diffusait en France) publiait la photo d’un certain docteur Benoist qui venait de prononcer la chahada à la mosquée de Paris en indiquant que c’est la lecture du « Phénomène coranique » de Malek Bennabi qui l’a convaincu de l’authenticité de la révélation coranique. Le même périodique publiait des lettres de lecteurs français qui s’étaient convertis à l’islam au contact de travailleurs immigrés algériens. Peu de temps après, Mme Eva de Vitray-Meyerovich, chargée de recherche au CNRS se convertissait à son tour au terme d’une longue recherche passant par de longs entretiens avec Louis Massignon et des pasteurs protestants et, surtout, la lecture de Sir Mohammed Iqbal. Il y a avait une jeune sténodactylo au Sénat, Hélène Eckman qui s’était convertie et participait avec Mme de Vitray aux activités du Centre Culturel islamique créé à Paris en 1952. Les archives de ce centre sont disponibles grâce aux procès verbaux rédigés par cette discrète et efficace secrétaire. Michel Valsan, un ancien diplomate roumain établi en France après l’arrivée au pouvoir des communistes dans son pays, était devenu, à cette période, une figure parmi les « paroissiens » de la mosquée de Paris. Son amitié avec Hamidullah lui rapportait des manuscrits d’Ibn Arabi microfilmés à l’université d’Istanbul où le grand érudit indo-parisien passait une partie de l’année. Un plus jeune français converti à l’islam, Gilis, s’est spécialisé, comme Valsan, dans l’étude du soufisme d’Ibn Arabi découverte en étudiant l’œuvre de Guénon. Puis il y eut la conversion du commandant Vincent Monteil, suivie de celle du philosophe et ancien dirigeant communiste Roger Garaudy. Moins connue reste la conversion, en 1976, du père Jean-Marie Duchemin, prêtre du diocèse de la Sarthe (72) qui venait en aide aux travailleurs immigrés et leurs familles depuis les années 60 avant de faciliter l’ouverture d’une salle de prière au Mans en 1971. La discrétion du père Abdelmadjid-Jean-Marie Duchemin et son respect de la parole donnée (en ma présence) à l’évêque du Mans, Mgr Gilson, justifièrent son refus de se confier à Pierre Assouline quand cet essayiste préparait son livre sur « les nouveaux convertis ». Mais la conversion de cet ancien admirateur du père de Foucauld était connue dans tout l’Ouest de la France où il se rendait utile aux musulmans et à la partie de l’administration, et du clergé, qui prenait conscience de l’importance de l’islam en France. Pour sa part, l’anthropologue stéphanois Jean-Loup Herbert (Abdelhalim), qui était proche du grand intellectuel musulman de Paris Nedjmeddine Bammate, annonça sa conversion dans les années 80.

Il est devenu difficile de passer sous silence ce sujet délicat qui, malgré les censures et autocensures, était abordé périodiquement dans les médias. Au point que le cardinal Lustiger lui-même avait jugé utile d’estimer, à la fin des années 80, à 300.000 le nombre des Français convertis à l’islam.

Cette biographie éclaire sur une page importante de l’histoire du Parlement français qui n’accueillera qu’un demi-siècle plus tard d’autres députés musulmans, portant parfois le même vêtement traditionnel que le Dr Grenier. En 1951, l’un de ces députés n’aura pas le même patience que l’élu de Pontarlier et jettera sa chaussure à la figure d’un colonialiste qui ne supportait ni la présence de l’Islam au Parlement, ni le port du burnous à la tribune.  

La réédition du livre de Robert Fernier aide aussi à recenser les nombreuses, trop nombreuses occasions manquées en matière de « politique musulmane ». Sa lecture pourrait introduire plus de sérénité dans les débats de plus en plus agités et toujours confus sur l’Islam en France. Car, comme l’écrivait Tibor Mende (au moment de la parution du livre de R. Fernier) : « Pour qui s’attache à l’étude des événements présents, la meilleure garantie contre les passions déformantes est le sens de la perspective historique».

C’est ce sens de la perspective historique qui aura le plus manqué à une catégorie de politistes spécialisés dans l’étude des seuls courants radicaux dont les essais auront fourni « l’Islam médian » en lieux communs et servi à attiser les passions qu’à faire avancer une recherche qui aurait été digne de la vieille tradition islamologique française. 
 

 

Commentaires  

 
0 #4 bernard 2016-03-22 20:14 Kepel ne cite jamais les muuslmans bien; tous ceux qu'ils citent risquaient d'être interpellé ou perquisitionné par les policiers qui le prenaient au sérieux Citer
 
 
0 #3 Lyla 2016-03-12 23:00 Pourquoi Kepel, qui fait croire qu'il sait tout, ne parle jamais de gens comme Grenier? Citer
 
 
0 #2 albert 2016-03-09 18:46 Malgré ses excès, la presse a été plutôt correcte avec le Dr Grenier, par rapport à l'islamophobie d'aujourdui. Citer
 
 
0 #1 fabien 2016-03-05 19:49 Grenier aurait été un des premiers visés par le projet du blairiste hispano-français M. Valls sur la déchéance de la nationalité Citer
 

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