Gilles Kepel est-il sincère ?
Écrit par Ilyess   
Jeudi, 02 Janvier 2014 00:03

La première partie de la carrière de Gilles Kepel a été une courbe ascendante jusqu’à la publication en 2001 de « Djihad » dans lequel il annonçait le « déclin de l’islamisme » et prophétisait même sa disparition. Il a été encensé, comme à l’accoutumée, par les médias. Plus réservé fut l’accueil dans les milieux spécialisés où l’on restait sceptique sur cette prétention de survoler la totalité des courants islamiques dans le monde entier, en faisant l’économie de l’étude des différents contextes dans lesquels ils s’étaient développés. Kepel ne cherchait pas à convaincre ses pairs de la recherche sur le monde musulman, ni ceux qui approfondissent l’étude du fait religieux. Il a écrit qu’il n’a pas de « temps à perdre dans les cénacles universitaires », et ces derniers le lui rendaient bien.

Il était alors grisé par la protection de Bernard Lewis, le maître à penser des néo-conservateurs américains. Il s’attribuait une supériorité du fait de son accès (qui n’était pas sans contrepartie) aux « sources fermées », dont l’effet dans le monde de la recherche est comparable à celui du dopage dans le sport. Après quelques recensions très sévères, notamment sur « les banlieues de l’Islam » -qui renseignait sur l’état d’esprit des administrations spécialisées dans le tout-sécuritaire- les chercheurs ont cessé de commenter ses publications. Il ne restait que les journalistes dont l’admiration était à la mesure de leur ignorance. Ces chroniqueurs pressés ne pouvaient pas mettre en doute les accusations à l’emporte-pièce proférées par l’islamo-politiste à l’encontre de Bennabi et de Hamidullah dont ils n’avaient jamais entendu parler. Un chercheur qui prend du recul aurait découvert la mauvaise foi de ces accusations sur la base des commentaires extrêmement élogieux sur « Vocation de l’Islam » de Bennabi publiés par Blachère, Berque, Balandier, Le Tourneau, Déjeux, etc. Il aurait souligné le flou de la notion de « mouvance de pensée des Frères Musulmans ». Mais les journalistes faisaient de la publicité à cette forme de désinformation qui s’apparente aux méthodes de l’Action psychologique par lesquelles le V° Bureau s’efforçait de donner au faux les apparences du vrai pendant la guerre d’Algérie. Ces journalistes laudateurs et dûment conditionnés étaient admiratifs devant la facilité d’accès de Kepel aux « sources fermées » qui lui assurait une « supériorité » comme celle que le dopage rapporte aux sportifs peu scrupuleux. Un ancien journaliste du Canard Enchaîné s’est lancé dans l’imitation de Kepel dans ce domaine au point de pratiquer exclusivement un journalisme d’honorable correspondant dont les excès lui valurent une implication dans « l’affaire Khalifa », avant qu’il ne se lance dans les campagnes récentes contre le Qatar qui ont pour mobile l’échec d’une demande de financement par cet émirat d’un documentaire sur la Nahda tunisienne.

Mais ces passe-droits médiatiques obtenus grâce à une caisse noire qui permettait d’offrir aux journalistes et à de zélés informateurs des petits déjeuners à l’américaine à la brasserie La Coupole, près de Montparnasse, prirent fin quand la thèse défendue dans « Djihad » fut battue en brèche par des événements majeurs, comme ceux du 11 septembre 2001 à New-York. Une averse de critiques ironiques s’est alors abattue sur Kepel qui était durement contesté par ceux qui l’avait encensé pendant plus d’une décennie. Le charme avec les médias était rompu et aucun des livres que publiera le politiste médiatique ne réussira à rétablir les relations privilégiées avec le monde médiatique où l’on prit conscience d’avoir été trompé au nom d’une fausse science politique, plus proche des besoins des politiques sécuritaires que de la vraie sociologie des religions. C’est durant cette période de reflux que Kepel n’a pas réussi à se faire nommer directeur du CEDEJ (le centre français de recherches du Caire), puis de l’IRMC (Institut de recherche sur le Maghreb contemporain) de Rabat. Puis son nom a été cité pour la présidence de l’Institut du Monde Arabe, voire pour un poste d’ambassadeur (sans doute à Andorre). Cela n’a fait qu’aggraver son isolement dans le monde de la recherche où l’on continuait à croire que « l’orientalisme s’organise systématiquement sous la forme de l’acquisition de matériau oriental et sa diffusion réglée en tant que savoir spécialisé »(Edward Saïd). Seule Lucette Valensi continuait à l’inviter en souvenir de leur protecteur commun, Bernard Lewis. Mais les successeurs de cette première directrice de l’ISSMM- une micro-structure qui fut créée à l’EHESS après le détournement du projet d’Ecole des Hautes Etudes sur l’Islam porté par M. Arkoun- lui préfèrent Asma Belala, dont la recherche, sous la direction de Jean Leca, sur une anthropologie de la violence dans la Mitidja lui a valu d’être recrutée plus facilement à Londres qu’à Paris où l’on s’avise de l’inviter après la découverte de la désadaptation des anciens protégés de Rémy Leveau, comme Kepel et Séverine Labat qui fut notée plus en fonction de la masse de renseignements plus ou moins fiables glanés auprès d’interlocuteurs souvent mal identifiés que sur la base de ses capacités de conceptualisation.

Le déclin majestueux de Kepel a continué jusqu’aux printemps arabes qui commencèrent peu de temps avant sa brutale éviction de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris pour avoir ignoré allègrement les règles élémentaires de l’orthodoxie financière, et qu’il met un peu trop facilement sur le compte du « démantèlement des études arabes ». Après cette mésaventure, il a cherché à faire financer les dépenses somptuaires de ses colloques par de l’argent arabe qu’il avait pourtant traqué dans les mosquées de France pendant vingt ans. Il n’a pas hésité à s’adresser au directeur d’un grand journal égyptien pour qu’il lui obtienne un financement saoudien. Il était alors bien vu dans l’entourage de Kadhafi où l’on faisait flèche de tout bois pour infiltrer les mouvements islamistes ou retourner certains de leurs dirigeants. Ses nombreuses visites en Algérie avaient, outre des mobiles d’ordre privé respectables, des raisons aussi bassement matérielles. Il s’y était rendu dans les années 90 pour commander à des « informateurs indigènes » peu scrupuleux la liste des anciens du séminaire de Bennabi, dont il voulait faire, à tout prix, le Syed Qotb algérien, en faisant semblant d’ignorer la sérieuse polémique de 1956 entre les deux penseurs, et en s’obstinant à faire entrer l’Algérie dans le moule du modèle égyptien qu’il connaissait le mieux.

Quand le genre manié par cette catégorie de politistes a été pointé du doigt après les révolutions arabes-comme Ahmed Riza avait dénoncé au début du XX° siècle « la poignée de vagues écrivains qui ont induit en erreur sur l’Islam l’Europe tout entière »- Kepel s’est avisé de faire enquêter d’autres informateurs indigènes sur les banlieues où les problèmes d’intégration se posaient déjà avec acuité au moment où il en a détourné l’attention en faisant croire à l’imminence d’un grand soir islamiste en France.

Mais ses variations sur le « 93 » auront surtout servi les campagnes islamophobes de Claude Guéant, qui croyait y trouver des arguments favorable à sa thèse sur l’inégalité entre civilisations, et Malika Soral, une franco-algérienne égarée au Front National. Ce sur-effort d’adaptation après tant de déboires n’aura pas suffi à rétablir les relations privilégiées avec les médias. C’est alors que Kepel décide de se lancer dans le grand reportage, en reconnaissant, avec une touchante humilité et avec un retard certain, s’être trompé sur tout. Lui, le froid calculateur, apparemment insensible à l’épaisseur humaine des problèmes, et fasciné par le « paradis congelé » américain se découvre une « Passion arabe ». C’est ainsi qu’il a intitulé son dernier livre visiblement destiné à consacrer sa rupture avec ses concepts erronés et où le côté descriptif l’emporte sur les théories explicatives. Dans ce grand reportage où la redondance le dispute à la profusion des détails pittoresques et à l’accumulation d’anecdotes recueillies dans les « Chichas » où ses nouveaux amis orientaux (car il a des « amis » arabes, comme les antisémites disaient avoir des « amis » juifs) cherchent des remèdes à leur vague à l’âme, il dit avoir essayé de « se reconstruire ». Là aussi il rend plus actuels les jugements d’Edward Saïd sur les vicissitudes de l’orientalisme : « Vers le milieu du dix neuvième siècle, l’Orient était devenu une carrière, selon l’expression de Disraëli, dans laquelle on pouvait refaire et restituer non seulement l’Orient, mais aussi soi-même ».

En fait, Kepel ne fait que renouer avec la vision exotico-érotique de l’Orient qui a fait l’objet d’une démystification implacable par Edward Saïd dans son célèbre et précieux « Orientalisme- L’Orient créé par l’Occident » qui a failli rendre fou B. Lewis, lequel a été jusqu’à accuser son collègue et rival de l’université de Columbia de « complicité « avec l’islamisme radical.

Dans cette nouvelle quête, Kepel se donnera-t-il les moyens de rencontrer « l’Orient essentiel », que ce soit celui de Massignon, ou celui de Guénon, que des Français, de plus en plus nombreux, découvrent dans l’Hexagone par des lectures, ou du fait de la fréquentation de jeunes musulmans accusés de tous les maux par l’auteur quand il disait la France menacé de « communautarisme » et de « fondamentalisme » ?

Kepel est-il sincère quand il multiplie les déclarations de repentance et les virages à 180 degrés dans ses jugements sur l’UOIF par exemple, à qui il impute la « modération » de la Nahda tunisienne, après avoir failli obtenir son interdiction sous Pasqua ?

La question vaut d’être posée, puisque le père Lammens s’est interrogé sur la sincérité du Prophète lui-même, dans un article célèbre « Mahomet fut-il sincère ? »

Elle se pose en effet en souvenir de l’insincérité de ses enquêtes sur les mosquées en France, où il lui est arrivé de se faire passer pour un musulman juste pour enregistrer des prêches soumis par la suite à des administrations spécialisés. Quand il doutait des réponses des musulmans à ses questions, il actionnait des « informateurs indigènes » qui lui enregistraient, moyennant finances, des entretiens avec des intellectuels musulmans à leur insu, et en vue de leur étiquetage à l’emporte-pièce. L’un de ses « informateurs indigènes » sévit encore à l’émission islamique où il démontre régulièrement les grandes insuffisances de la formation théologique de Sciences-Po. Il est difficile d’oublier cette période durant laquelle un ancien président de l’AEIF devenu officier de l’armée tunisienne a été condamné à cinq de prison sur la date des élucubrations des « Banlieues de l’Islam » après la publication duquel les « librairies islamiques » du 11° arrondissement de Paris furent perquisitionnées brutalement par une police persuadée par Kepel de la distribution des « Protocoles des Sages de Sion » dans ces petites boutiques dont les gérants peu instruits ignoraient alors jusqu’à l’existence de ce livre.

La question de la sincérité de Kepel se pose aussi au vu du côté purement tactique de ses repentances destinées visiblement à faciliter les contacts avec les pouvoirs islamistes des pays arabes. On est obligé de tenir compte aussi de sa stupéfiante explication de « l’affaire Merah » par la célébration du cinquantenaire du cessez-le-feu en Algérie, qui entretient sur la mémoire coloniale une suspicion comme celle sur les musulmans pratiquants qui avaient été soupçonnés de préparer le « passage au politique », de comploter contre la République, de combattre la laïcité et d’être tous des « antisémites ».

Des réponses à ce genre de questions dépendra la mise au point des relations de Kepel avec les musulmans qui ne refusent pas le dialogue, ont de l’estime pour les spécialistes qui se donnent la peine d’apprendre leur langue et étudient avec probité l’Islam, et dont la formation intellectuelle reste redevable à la partie de l’orientalisme qui ne tombe pas sous le coup des jugements indépassables du grand et regretté Edward Saïd.

Sadek SELLAM. Historien de l'Islam contemporain

 

 

Commentaires  

 
+1 #94 eddy 2015-07-15 19:02 Tout "l'islam marocain" est enlisé dans des "affaires" incompatibles avec la légitimité religieuse: Marchiche, Merroun, Moussaoui, Béchari,…
Leur présence à l'instance de dialogue la condamne à l'échec. Mais ce le dernier des soucis des chefaillons du PS qui ne pensent qu'à la pêche aux voix.
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+1 #93 bilal 2015-07-13 20:07 Le retour de Béchari est la conséquence de la rupture de M. Aubry avec les frondeurs du PS et de l'amélioration de ses relations avec Hollande. Il vit sa participation à "l'instance de dialogue" comme une grande réhabilitation, après ses inconduites qui le mirent dans l'isolement total.
Mais les critères politiciens ne changent rien aux considérations morales qui frappent tout ce petit monde d'illégitimité.
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+1 #92 emilie 2015-07-04 21:00 Si Merroun renaît de ses cendres et assiste à la réunion de l'instance de dialogue le 15. 6, malgré la perquisition récente de la brigade financière à son domicile et à la mosquée d'Evry, il doit tout cela à Valls, sans doute soucieux de multiplier le nombre d'agents électoraux pour 2017.
Mais Béchari, qui l'a "ressuscité" et dans quel but?
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-2 #91 kazim 2015-06-25 19:49 Kepel est le principal conseiller aux cultes (et occulte) de Valls sur l'Islam décrit par ce dernier comme "l'enjeu de l'élection de 2017".
Kepel avait déjà "conseillé" Sarkozy en 2012,( et même le Front National, dit-on), avec le "succès" que l'on sait…
Valls est aussi peu clairvoyant en faisant appel à Kepel que lorsqu'il sort Meroun de l'oubli dans lequel l'a mis sa mauvaise gestion de la mosquée d'Evry.
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-1 #90 albert 2015-03-11 20:34 Kepel a essayé de relier "l'auto-radicalisation" des "loups solitaires" aux commémorations de l'histoire coloniale, mais sans grand succès.
Il cherche vainement à pallier aux sérieuses insuffisances de ses explications alambiquées en faisant une incursion dans l'histoire coloniale. mais il ne fait que démontrer ses limites dans ce qui ce qui touche à l'histoire, proche ou lointaine
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-1 #89 claire 2015-03-05 15:34 Ayant la hantise d'être oublié par les journalistes, Kepel souhaite plusieurs actes terroristes /mois pour pouvoir passer à la Télé Citer
 
 
-1 #88 nicolas 2015-02-27 18:03 L'audition de Kepel le 4. 2 devant la commission parlementaire sur les filières djihadistes éclairent d'une lumière crue sur sa mégalomanie et son mépris pour ses auditeurs. "Dès que j'ai appris l'attaque contre Charlie-Hebdo, j'ai tout compris…C'était conforme à ce que j'avais prévu…"(sic).
Kepel avait en effet prévu la fin de tout les courants islamistes dans "Djihad, déclin de l'islamisme"!
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-1 #87 qazim 2015-02-23 18:52 Invité le 4 février à expliquer le djihadisme aux députés par Menucci, le député de Marseille devenu islamophobe quand Samia Ghali l'a distancé aux primaires des municipales, Kepel a avoir tout prévu et tout compris le jour même de l'attaque contre Charlie Hebdo. Il a rappelé, finement, que ce ,'est pas pour rien que le journal du FLN s'appelait "El Moudjahid". Heureusement que sa culture historique ne s'étend pas à la Tunisie. Kepel n'aurait pas manqué de mettre Bourguiba parmi les ancêtres des djihadistes. car tout le monde sait, sauf peut-être Kepel, que le premier président tunisien se faisait appeler le "Combattant Suprême" (El Moudjahid al Akbar). Les députés auraient découvert le ridicule de leur drôle d'expert car beaucoup savent que le Combattant Suprême était aussi franc-maçon. Quand kepel n'a rien à dire, il dit…n'imorte quoi. Citer
 
 
-1 #86 Arslane 2014-11-18 16:34 Kepel est chargé de remettre un rapport sur l'état de la recherche dans le monde arabe. C'est un rapport routinier qui est demandé périodiquement. Ceux qui avaient sollicité avant Kepel n'ont jamais annoncé cela dans des conférences de presse en faisant croire à une mission d'importance planétaire, unique en son genre, comme il l'a fait en Algérie où ses objectifs sont d'ordre commercial, avec une récupération éhontée de l'oeuvre d'Arkoun. Citer
 
 
-1 #85 haouari 2014-11-11 23:22 Kepel est revenu à Alger servir ses théories auxquelles peu de gens s'intéressent en France. Il a essayé d'expliquer aux Algériens qu'Israël n'est pour rien dans les difficultés du monde arabe! Ce charlatan prend-il les Algériens pour des arriérés mentaux? Ou bien roule-t-il pour un clan du pouvoir algérien qui a intérêt à diffuser ce genre d'inepties? Citer
 

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