Elections du CFCM dans l'indifférence des musulmans
Écrit par Ilyess   
Dimanche, 23 Juin 2013 13:24

Les élections du 8 juin 2013 pour la désignation du nouveau CFCM avaient été précédées par l’adoption d’une réforme des statuts et certains modes de désignation et de la décision controversée de fixer à l’avance les dates du début et de la fin du Ramadan. Mais elles ont eu lieu dans une sorte d’indifférence de l’opinion musulmane qui, après avoir misé sur ce conseil, avait été sérieusement déçue. Malgré cette décision sur les dates du Ramadan, qui aura surtout fourni un prétexte aux opposants marocains de Moussaoui (promis à diriger la mosquée d’Evry), et en dépit de cette réforme arrachée à des « représentants » qui se complaisaient dans l’immobilisme, ces élections ressemblent beaucoup aux précédentes : des responsables de grande mosquée ou de fédération continuent encore à hésiter jusqu’au dernier jour entre la participation et le boycott.

Sur ce point, l’UOIF est restée égale à elle-même. Pour avoir ordonné le boycottage des élections de 2011, son président Fouad Alaoui a du être remplacé par Ahmed Djaballah quand la Nahda avait le vent en poupe en Tunisie. Le 8 juin dernier au soir, on apprenait le remplacement de Djaballah par Amar Lasfar dont l’opposition au boycottage des élections est connue. Lasfar a à son actif le succès des « lycées musulmans » Averroès à Lille, Al Kindi dans la région lyonnaise et Ibn Khaldoun à Marseille. Si l’UOIF le préfère à Djaballah, c’est sans doute du à un certain désenchantement. On s’attendait à des soutiens plus conséquents en provenance du Qatar, via la Nahda. On prévoyait une implication dans l’enseignement de l’islam en France d’une Zitouna réformée. Mais tout cela a été contrarié par les vicissitudes de la coalition au pouvoir à Tunis. La maintenance de cette coalition n’était plus prisée à Paris, comme au temps d’Alain Juppé (qui organisa un colloque pour les dialogues tous azimuts avec les islamistes), si l’on en croit la prière de l’absent pour Chokri Bélaïd qu’ont recommandée à la mosquée de Paris des milieux laïcistes de gauche, visiblement désireux de participer à la création à Tunis d’une atmosphère comparable à celle qui prévalait à Alger en janvier 1992. Quand on sait que le malékisme prohibe la prière de l’absent (ce qui est rappelé régulièrement à la Mosquée à l’intention des immigrés qui ne peuvent assister aux funérailles de leurs proches décédés au pays), on peut se faire une idée de la persistance des velléités de manipulation du religieux à des fins politiques, dans des milieux par ailleurs très attachés à la séparation du politique et du religieux. En fait, l’arrivée à la tête de l’UOIF d’Amar Lasfar (dont le recrutement par trop élitiste fondée sur une légitimité par l’argent dans les « lycées musulmans » est critiqué par ceux qui préfèrent les méthodes du collège la Réussite d’Aubervilliers qui privilégie le soutien scolaire pour aider les élèves des familles modestes) n’est pas sans rapport avec la mission sur l’enseignement de l’Islam confiée à un sociologue des religions par les ministères de l’Education et de l’Intérieur. L’UOIF qui, pour se faire admettre comme interlocuteur valable, voire privilégié, promettait de ne rien demander à l’Etat laïque, n’est pas indifférente aux projets d’aide publique à l’enseignement de l’islam, ne serait-ce que pour ajuster les actes aux déclarations récurrentes sur la « formation d’imams francophones ». Enfin, Lasfar a toujours veillé à entretenir de bonnes relations avec Dalil Boubakeur qui, si l’on en croit les déclarations de Moussaoui, présidera le nouveau CFCM.

Pour sa part, le recteur de la mosquée de Paris, qui est préféré à Moussaoui et à certains de ses collaborateurs à la recherche du titre de « président », ne mobilise pas tous les Algériens. Nombreux parmi ceux-ci croient beaucoup plus aux promesses de nomination dans le futur « Conseil des Algériens à l'étranger » à un siège dans le conseil d’administration ou au bureau du CFCM. Cette préférence s’explique par la forte concentration de responsables de mosquées de France au colloque sur l’émigration organisé en mars à Alger par le Haut Conseil Islamique, dont les responsables veillaient pourtant à maintenir un niveau intellectuel et une orientation scientifique dans leurs rencontres annuelles. Ce colloque visait sans doute à réactiver le projet de Conseil des Algériens à l’étranger, version revue et corrigée de l’ancienne Amicale des Algériens en Europe. D’autres responsables de mosquées de province ne renoncent à boycotter les élections du CFCM que si on leur promet à l’avance la présidence du CRCM local. Cela confirme la persistance d’un sérieux travers de ce conseil : la recherche des honneurs et des titres ronflants passe avant le souci d’asseoir sa légitimité sur des réalisations concrètes. Celles-ci restent très peu nombreuses, surtout après l’abandon du projet de Fondation des Œuvres de l’islam, seule idée intéressante en dix ans de palabres et que l’on doit à D. de Villepin, qui voulait rompre avec les gesticulations surmédiatisées de ses prédécesseurs. Par ailleurs, le CFCM ne s’est même pas occupé de l’émission islamique qui souvent tendance à se laisser impressionner par les récurrentes chicayas laïcistes plutôt que d’améliorer ses contenus religieux et de tenir compte du pluralisme islamique. Elle va parfois jusqu’à céder aux sollicitations de certains néo-orientalistes en mal de médiatisation et désireux d’investir les espaces musulmans pour détourner les jeunes musulmans de la lecture d’Edward Saïd.

On voit que la maigreur du bilan du CFCM ne saurait être dissimulée par une « réforme » qui n’a du reste rien changé aux mentalités, ni au système des cooptations et combinaisons qui permettent la nomination des membres du bureau avant les élections. Ces combinaisons semblent motivées plus par le souci des pouvoirs publics de veiller à une certaine régulation entre les influences des principaux Etats admis à contrôler les mosquées que par la volonté de démocratisation totale. Cela n’empêche pas les « organisateurs » de l’Islam, qui se sont toujours concertés avec les différentes chancelleries, de clamer, dans leurs discours prescriptifs, leur préférence pour un « Islam de France ».

C’est Nicolas Sarkozy qui aura mis cette prescription au centre de son discours-tantôt laudateur tantôt simpliste- stéréotypé sur l’Islam. Il y croyait si peu qu’au cours de son débat avec Hollande, il a dit le contraire de ce qu’il voulait dire. Sarkozy aura été celui qui a secoué la torpeur du groupe d’interlocuteurs qu’avait choisi Alain Billon, un des conseillers de Chevènement sur l’Islam. Il leur a prescrit une sorte d’obligation de résultat, en acceptant de traduire en statut leurs conditions destinées à faire du CFCM leur « chose ». C’est ce qui avait condamné à l’échec la dizaine de commissions qui restèrent fermées aux nombreuses compétences, au nom d’une singulière culture de l’ « entre-soi »(pratiqué entre hiérarques jaloux de leur monopole, avant même l’emploi de cette singulière formule par Eric Besson, pour justifier l’idéologie de « l’identité nationale »). Si le CFCM n’est pas devenu une autorité religieuse reconnue et s’il n’a apporté aucune solution conséquente aux grands problèmes du financement du culte musulman dans la transparence et de l’enseignement rénové de l’Islam, c’est parce que ses promoteurs laïques lui avaient assigné d’autres objectifs. La légitimité religieuse et intellectuelle de ce conseil est si faible que les plus savants parmi ses membres ne sont même pas admis comme auditeurs aux « Dorouss al Hassania » (leçons hassaniennes) organisée durant le Ramadan à Rabat. Comme leur invitation comme intervenants demeure improbable. Déjà, durant toute la période de mise en place des CORELEC (organisme chargé de préparer les élections) et des palabres sur l’admission des personnalités qualifiés (que l’UOIF, grisée par les flatteries ministérielles et sans savoir qu’elle voulait ressusciter le double collège colonial, proposait de priver du droit de vote !), le nom de Sarkozy était cité chaque vendredi dans certaines mosquées, avec une orgie de louanges : le nouveau Napoléon, le meilleur ami des musulmans, le « frère Nicolas », etc…Les responsables de ces mosquées entendaient ainsi être reconnaissants pour celui qui les a réhabilités et lui permirent de rafler une bonne partie du « vote musulman » en 2007. On sait comment l’Islam a été par la suite diabolisé dans le cadre de la rentabilisation de la peur à des fins électorales, avec le concours avec discret d’islamo-politistes qui avaient une ancienneté dans ce domaine : tribune présidentielle approuvant la votation suisse contre les minarets, dans le Monde du 9 décembre 2009 ; débat à connotation anti-islamique sur « l’identité nationale », agitation autour de la loi anti-burqa, tapage autour du vrai-faux polygame musulman de Nantes, Quick halal présenté comme une menace pour la laïcité, etc…On mesure le degré d’égarement des esprits quand on se souvient de la proposition de faire « participer le président Moussaoui à la rédaction de la loi anti-burqa » faite par le député communiste de Vénissieux qui avait l’air soit d’être resté attaché à la laïcité coloniale, refusant toute séparation du politique et du religieux dès lors qu’il s’agit d’Islam, soit d’être encore marqué par les interventionnismes du Politburo soviétique dans les affaires religieuses.

La campagne pour l’élection présidentielle de 2012 a montré que Sarkozy était surtout intéressé par les usages politiciens de cette religion, soit en flattant les musulmans pour avoir les voix des plus naïfs parmi eux, soit en diabolisant tout l’Islam (et non l’islamisme radical) dans le cadre de la « droitisation » impliquant une course éperdue pour essayer de refaire main basse sur le vote sécuritaire et islamophobe.

Un conseil mis en place avec toutes ces arrière-pensées était dès le départ voué à décevoir.

L’opinion musulmane en France, dont l’existence était niée avant les printemps arabes par bon nombre d’ « organisateurs » de l’Islam (comme leurs homologues du Quai d’Orsay, un peu trop admirateur des dictateurs, répétaient à leur ministre qu’il n’y a pas d’opinion dans les pays arabes) continuera sans doute de se désintéresser d’un CFCM qui n’aura pas rompu avec l’état d’esprit dans lequel il a été créé par Sarkozy. A ce « péché originel » se sont ajoutées des pratiques de béni-oui-oui, comme lorsque le président du CFCM a cru bon de voler au secours de Brice Hortefeux qui sera pourtant condamné en première instance pour propos à caractère raciste.

Cette instrumentalisation de la religion à des fins politiciennes a été quasiment institutionnalisée par la partie du sarkozysme radical qui se « droitisait » encore plus en courant derrière le Front national. Il serait erroné de croire qu’il ne s’agit là que d’une spécificité du sarkozysme. Car tout pouvoir qui échoue économiquement est tenté par ces usages du religieux à d’autres fins, pour faire oublier ses échecs et compenser la déception, suivie de défection d’une partie de son électorat en cherchant à séduire les électeurs obsédés par le sécuritaire et /ou islamophobes.

Sadek SELLAM
Historien de l’Islam contemporain. Enseigne la pensée religieuse de l’Islam classique et l’histoire intellectuelle de l’Islam contemporain à Paris.
Auteur de plusieurs ouvrages sur l’Islam, dont « la France et ses Musulmans-Un siècle de politique musulmane (1895-2005) ». Fayard, 2006. Casbah, 2008. Traduction arabe, Kalima, Abou Dhabi, 2012.
A réédité chez Alam al Afkar (Alger, Paris) plusieurs livres du patrimoine musulman francophone dont : Ahmed Riza, la Faillite Morale de la Politique Occidentale en Orient ; Malek Bennabi : témoignages sur la Guerre de Libération ; Eugène Jung : l’Islam se défend ; Jacques Carret : L’association des Oulama musulmans d’Algérie ; Mohand Tazerout :Histoire politique de l’Afrique du Nord ; Lothrop Stoddard : le Nouveau Monde de l’islam ; Etienne Dinet : l’Orient vu de l’Occident ;…  

 

 

Commentaires  

 
+1 #5 amir93 2013-07-10 05:58 Salam ahlikoum

Bon ramadan à TOUT MUSULMANS de toutes origines Ethnique nous devons faire qu'un!

L'ancienne génération marocaine algérienne nous divise!
Nous musulman nous ne voulons que d'un islam!

Boubakeur dehors même si il as fait un effort en reconnaissant son erreur concernant le ramadan!

MAIS PAR PITIE NE ME PARLEZ PAS DE MOUSSAOUI QUI PERSISTE ET SIGNE QUE LE RAMADAN EST BIEN CE MARDI!

Franchement STOP A TOUTES SES PERSONNES QUI UTILISENT LA RELIGION POUR COURIR APRES LE POUVOIR, ALORS QU"ILS SE FONT JUSTE MANIPULER ENCORE UNE FOIS PAR L ETAT FRANCAIS!!

salam ahlikoum!
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+1 #4 Pierre De Sarles 2013-07-09 16:16 Toutes les associations et autres conseils "représentatifs" des musulmans en France ne sont que des offices d' l'Etat d'occupation de la France parce que juif, sioniste et franc-maçons. Par conséquent ils sont au mieux méprisés par les musulmans sincères qui connaissent l'Islam. Quant à " se réunir en secret" et ce quelque soit l'époque (les lois islamiques ne dépendant pas de l'époque mais du contexte) est bien préconisé par notre Saint prophète, ce fut même son comportement jusqu'à l'hégire. La condition étant de vivre sur une terre non musulmane, c'est à dire un pays non régit par des musulmans sous les lois de Dieu. Le pire ennemi de l'Islam ce sont des musulmans en général et des arabes en particulier et le pire défaut de ces gens est leur ignorance, et surtout de penser connaitre sans savoir car sans avoir fait le travail primordial d'apprendre. Lisez le Coran et les hadiths authentiques étudiez les, TOUT Y EST, et RESPECTEZ LES. Evidemment les conditions d'une vie de musulman en France et ailleurs ne sont pas réunies. C'est justement notre devoir de les réunir, pour nous pas pour l'imposer à qui que ce soit en conformité avec la charia, et ce ne peut se faire avec tambour et trompettes. L'Islam commence par le renoncement au mode de vie et de valeurs des mécréants et autres ennemis de la religion musulmane, soit disant musulmans compris. On peut vivre l'Islam complet partout au deux conditions de ne pas être seul mais peu suffisent, et de suivre les lois inscrites dans le Coran et les hadiths authentiques. Mais la majorité des "musulmans" ne le veulent pas à commencer par ceux qui ont la responsabilité devant Dieu de la "oumma", qui n'existe plus, c'est à dire les saouds et leurs "savants" en particuliers et tous les gouverneurs "musulmans" et leurs savants en général. A bon entendeur… Dieu ne change pas l'état d'un peuple tant que les individus qui le compose ne commencent pas par se changer eux-mêmes. Citer
 
 
+2 #3 Kaddour de Montreuil 2013-07-02 07:03 Assalamou'alikoum

Au nom de cette hiérarchie inexistante islamique dans la voie sunnite .. les mouslims de France n'apprécient pas d'être représentés par de pauvres beaufs, de gros k-soc voire de gros bledards… voilà pourquoi les gens s'enfichent éperdument..

BON RAMADAN A TOUS ET A TOUTES
bisous..

Kaddour
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+4 #2 Alioun 2013-06-28 10:35 Assalamu Aleykum. Merci pour ce papier qui me laisse très mitigé. Je trouve ce M. Salem trop confus souvent. Cela est supportable dans son livre sur la france est ses musulmans. Mais sur un sujet comme le CFCM, je ne vois pas du tout où il veut vraiment en venir. Mais ce qui me dérange, ce sont ses suppositioins trop mal placées sur l'UOIF, sur la Mosquée de Paris, sur l'Algérie, la Tunisie etc. Il y en a trop, vraiment trop de la part d'un chercheur. Quand on sait quelque chose, on le dit. Quand on ne sait pas une chose, on ferme sa gueule. C'est ça qui me dérange dans cet article. Merci quand même. Citer
 
 
+1 #1 Anira Mandela 2013-06-28 10:16 Les Musulmans de France s'en fichent peut-être des élections au CFCM… De toutes les façons, le CFCM n'est pas inclusif et les Musulmans français, la grande majorité maghrébines, font une fixation sur les aspects culturels et ne me semblent pas ouverts à l'Islam progressif et inclusif, peut-être à vous de montrer l'exemple, et ceci débute par une considération égalitaire de toutes les madhabs ainsi que ceux qui, par le sentiment d'exclusion, doivent se réunir en secret à notre époque, dû à l'intolérance manifeste, ce qui n'était pas préconisé par notre saint prophète, sur qui soit la paix et les bénédictions d'Allah. Citer
 

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