CR de la mission à Gaza par le maire de Bagnolet
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Vendredi, 14 Août 2009 01:56

Marc EVERBECQ, Maire de Bagnolet
Le 21 janvier nous arrivons à Rafah vers 10h15. Le terminal, point de passage à la frontière entre la Palestine et l’Egypte, entre en fonction chaque jour à 10h30. Nous ne sommes pas autorisés à entrer. Au bout de plusieurs heures de démarches de notre part, nous obtenons la possibilité de pénétrer à l’intérieur du terminal afin de pouvoir rencontrer les responsables de la sécurité égyptienne qui veillent sur les passages à la frontière. Malgré nos nombreuses interventions auprès de l’ambassade de France, et aussi auprès de contacts que nous possédons, on nous répond cordialement mais froidement : « je ne vous mettrais le tampon sur votre passeport que si le général m’appelle sur ce téléphone ». Le téléphone en question est branché
 directement sur l’entourage immédiat du général Omar Souleimane, chef des renseignements égyptiens, véritable numéro deux du pouvoir égyptien, qui a la charge de la médiation égyptienne entre le Hamas et Israël. Cette autorisation téléphonique n’arrivera pas. En fin d’après-midi, nous avons eu un peu d’espoir alors que l’Egypte autorisait le passage d’une centaine de journalistes internationaux. Ils attendaient la possibilité d’entrer depuis plusieurs jours. Nous pensions pouvoir entrer avec eux. Cela se révéla impossible. Ni pour nous, ni pour les 47 pompiers français venus apporter leur aide pour rétablir l’eau potable notamment dans un hôpital. Quelle était la raison du blocage ? On ne nous le dira jamais. Nous pensons tout de même que les pressions du pouvoir israélien auprès de l’Egypte sont fortes. Le passage de Rafah est devenu en effet l’un des enjeux politiques et diplomatiques majeurs de l’après cessez-le-feu. Israël tient à ce que les convois de fret, y compris humanitaires, soient plus surveillés. En principe, les camions de fret doivent passer par le poste frontière de Kerem Shalom, à quinze kilomètres, contrôlé par Israël. Mais des camions passent aussi directement par Rafah, ce qui ne plaît pas à Israël. Pendant un temps, nous songeons à passer, nous aussi, par Kerem Shalom, puisque le terminal de Rafah est fermé. Les journalistes présents nous disent que c’est inutile. Ils en reviennent. Là-bas aussi tout est bouclé. Nous décidons d’insister sur Rafah. La position égyptienne à notre égard et envers les autres personnes est sans doute motivée par la volonté des Egyptiens de donner des gages de bonne volonté aux Israéliens sur la rigueur du contrôle de la frontière. En effet, le blocus n’est toujours pas levé. Les Israéliens mettent toute la pression, notamment celle des pays arabes, sur le dos de l’Egypte. Pendant qu’Israël maintient fermés les cinq autres points de passage vers Gaza, le seul qui est « ouvert » est celui de Rafah. Tout passe par là. Au compte goutte. Dès lors, les Egyptiens doivent faire face seuls et sont considérés soit comme des vendus aux Israéliens parce qu’ils contrôlent tout en détail, soit comme des laxistes ou des complices des Palestiniens par les Israéliens, les Etats-Unis et les pays européens qui les accusent de fermer les yeux sur une partie de la contrebande. La réalité est certainement constituée de tout cela à la fois. Nous ressortons amers du terminal vers 18 heures. Direction la ville côtière de El Arish, à 40 kilomètres, pour y passer la nuit et revenir dès le lendemain à la première heure.

Le 22 janvier, nous retournons à Rafah. A 10 heures, nous arrivons au terminal. A la différence de la veille, nous entrons, à l’intérieur des voitures de l’ambassade de France, directement dans le terminal, qui ouvre ses grandes portes métalliques noires derrière lesquelles se massent des dizaines de personnes qui cherchent elles aussi à entrer, notamment un groupe de l’association humanitaire malaisienne Mercy. L’ambassadeur de France, Jean Félix-Paganon, est là également. Officiellement, les autorités égyptiennes lui présentent le terminal. Il prépare ainsi la venue dans quelques jours de Bernard Kouchner. L’ambassadeur profite de cette visite des installations pour rappeler la présence des pompiers français et de notre délégation. Il passera une bonne partie de la journée avec nous dans le terminal, à attendre la réponse. Dans l’immense hall d’attente, quasiment vide en dehors de notre délégation, nous constatons que les Palestiniens sont rares. Depuis des jours et des jours, ils ne parviennent pas à passer la frontière. Des familles entières se présentent chaque jour et font demi-tour.

Vers 14 heures, nous voyons Jacques Fath (responsable international du PCF) et Daniel Voguet (avocat) traverser la frontière de retour de Gaza. Ils sont entrés dès le lundi 19 janvier. Les Egyptiens avaient laissé passer une délégation de médecins au milieu de laquelle s’étaient faufilés des responsables politiques comme eux et aussi notamment Alima Boumédiene-Thiery (sénatrice Les Verts) et Mireille Mendès-France. Ils viennent de passer trois jours dans la bande de Gaza. Ils nous décrivent l’horreur de ce qu’ils viennent de voir. Ils nous racontent rapidement le contenu de leurs rencontres avec les personnalités palestiniennes qu’ils ont pu voir. Ils ne sont pas allés dans les camps de réfugiés palestiniens. A Gaza-Ville, nous disent-ils, les bateaux israéliens qui verrouillent le bord de mer tirent tous les matins sur les pécheurs palestiniens qui à bord de leurs barques à rames tentent de s’éloigner de quelques centaines de mètres pour prendre des poissons.

A 15 heures, après des heures usantes d’attente et de pressions de notre part, nous voyons subitement un sourire sur le visage de notre interlocuteur égyptien chargé de nous apporter la réponse. Malgré notre détermination, nous ne nous laissons pas emballer. Et pourtant la réponse est là : positive. Y compris pour les pompiers. Cris de joie. Nous récupérons nos passeports tamponnés et nous prenons en vitesse nos effets personnels. Nous montons dans un car. Il faut obligatoirement emprunter ce car pour passer la frontière, cela facilite le contrôle des personnes par la sécurité égyptienne. Nous passons. Nous entrons en Palestine.

Il est 16 heures. De l’autre côté les moyens sont modestes. Les forces de l’ordre sont habillées de tenues dépareillées. Un responsable vient vers nous. Rapide mot d’accueil. Il nous dit sans attendre : « vous êtes maintenant sous la responsabilité de l’Autorité palestinienne à Gaza. » Ici, c’est le Hamas qui exerce le pouvoir au nom de l’Autorité palestinienne. On nous demande de présenter nos passeports. Pour l’entrée, coup de tampon de l’Autorité palestinienne à Rafah. Nous remontons dans un car jusque vers la grille de sortie du terminal. Nous prenons conscience que cette zone le long de la ligne dite « Philadelphie » de séparation entre la bande de Gaza et l’Egypte et Israël a été pilonnée jour et nuit pendant trois semaines par les tapis de bombes de l’aviation militaire israélienne. C’est là en effet que se trouvent les fameux tunnels. La frontière palestinienne s’ouvre devant nous. Zyad est là. C’est Fernand Tuil qui le voit en premier. Depuis la fenêtre du véhicule il l’appelle : « Zyad, Zyad. » Zyad tourne la tête en entendant son nom. A la vue de Fernand, son agitation est devenue totale et son sourire immense et magnifique. Zyad entre dans le minibus et tombe dans les bras de Fernand Tuil et de Meriem Derkaoui : « Kifak Fernand, kifak habibi, kifek Meriem. » « Kifak Zyad » lui répondent-ils.

Zyad est le président du Comité populaire du camp de réfugiés de Rafah. Il nous conduit immédiatement dans le camp. Dès notre arrivée, au bout de deux minutes, nous sommes entourés de dizaines et de dizaines d’enfants. Ils jouaient jusque-là au milieu des décombres provoqués dans la nuit de la Saint Sylvestre. Le 31 décembre au soir, un avion F16 israélien est passé. Il a largué une seule bombe. Une bombe qui se fragmente en une multitude d’éclats qui ont ravagé un quartier entier en lisière du camp de réfugiés où vivent 160000 personnes, l’équivalent d’une personne au mètre carré. Zyad, le président du comité populaire, nous dit : « On ne sait pas ce que visait officiellement Tsahal, car ici il n’y aucune arme. Il semblerait que le pilote, une femme, avait reçu l’ordre de passer une deuxième fois pour larguer à nouveau une bombe. Compte tenu des dégâts causés, celle-ci aurait refusé de survoler à nouveau le camp. A son retour, elle aurait été arrêtée et condamnée à deux ans de prison pour insubordination. »

Zyad est au Fatah. Il y a quelques mois, nous dit-il, les militants du Hamas voulaient le tuer. Il a du s’enfuir. Chaque jour, il s’est caché dans une maison différente avec sa femme et ses deux enfants. Une vie très difficile. Mais depuis quelques temps, tout s’est calmé. Le Hamas a accepté que Zyad continue à être le président du comité populaire. Zyad peut donc maintenant se montrer en public. C’est pour lui une fierté de conduire notre délégation dans les passages du camp. Nous entrons dans les maisons. Ici ils vivent à huit dans 25 mètres carrés. Les maisons sont construites avec des toits de taule ondulée. Une sorte de bidonville. A l’image de nombreux camps de réfugiés palestiniens. Le docteur Hussein Atar nous fait voir le toit de sa maison. Tout est cassé. Le 31 décembre, un des éclats s’est abattu sur sa maison. Ses deux filles qui préparent le baccalauréat, dont une pour devenir dentiste, étaient dans la pièce d’à côté. Elles nous racontent. Puis nous sortons dans la rue. Toutes les boutiques sont éventrées. Les façades effondrées au milieu de la chaussée. A quelques mètres de là, se trouve une place sur laquelle se dresse une immense étoile de béton. La Place Nedjma. La Place de l’Etoile. Le seul triomphe ici est celui du marché noir. C’est là, en effet, que se vendent tous les produits de contrebande qui proviennent des tunnels. Ils sont vendus dix fois plus chers qu’en Egypte. On n’y trouve aucun produit de première nécessité, mais des cigarettes, des ordinateurs, des fers à repasser, des ustensiles de cuisine, des radios, des télévisions, des motos chinoises qui passent en pièces détachées, etc. C’est le Hamas qui tient le marché. On trouve aussi de l’essence, à 7 dollars le litre. Les tunnels sont au nombre de 1500, nous explique t’on. Les bombardements en ont détruits certains. « Assez peu en définitive » nous disent nos interlocuteurs. Ils sont nombreux à fonctionner encore. Ceux qui faisaient passer l’essence ne se sont pas arrêtés, car les tuyaux même écrasés n’ont pas été coupés par les éboulements que les bombes ont provoqués. Pour les tunnels détruits, les Palestiniens se sont mis au travail dès la fin des bombardements pour les remettre en ordre ou en creuser de nouveaux. Les creuseurs de tunnels avancent au rythme de dix mètres par jour. Dans deux ou trois mois, tout aura été remis en place comme au premier jour des bombardements. Ces tunnels servent à 85% à faire passer de la contrebande civile. Ils sont creusés à des profondeurs qui vont entre 11 et 20 mètres. Les bombes perforantes des militaires israéliens peuvent aller jusque là. Mais pour les armes, les tunnels sont à 70 mètres de profondeurs. Trop profonds pour les bombes adverses. Ici tout le monde le dit sur un ton moqueur : les Israéliens n’ont pas détruit notre capacité de contournement du blocus. Toutes ces bombes n’ont servi à rien. D’ailleurs au milieu de la nuée d’enfants qui nous entoure, un gosse nous dit : « on préférait quand il y avait les bombardements ! » « Mais comment est-ce possible ? » lui avons-nous répondu surpris et en chœur. « Mais si, il n’y avait pas école ! » a répondu un autre du tac au tac, entraînant un éclat de rire de tous les enfants. Ces propos d’enfants nous ont fait sourire une demie seconde et nous ont aussitôt ramenés dans cette sinistre réalité qui s’appelle la vie des Palestiniens. Ce qui nous apparaît exceptionnel est pour eux la banalité du quotidien. Quelle vie mène t’on ici ? Peut-on encore appeler cela « la vie » ? C’est plutôt de la survie, en état de stress, d’angoisse, de peur, de déstabilisation permanents. Que deviendront ces enfants une fois adolescents et adultes ? Ce sont des victimes, mais je sais déjà qu’en Israël et dans la bouche des politiciens occidentaux on les insultera en les traitant de « terroristes ».

Nous quittons Rafah et nous partons pour le camp de Jabaliya au nord de la bande. Dans le minibus Pierre Barbancey, grand reporter du journal L’Humanité, le premier correspondant de la presse nationale française a être entré dans la bande de Gaza, nous informe du comportement de Tsahal auprès des civils. Il nous raconte l’histoire suivante. Dans le quartier de Talel Halwa dans Gaza-Ville, les militaires israéliens sont arrivés vers 6 heures du matin. Avec les mégaphones ils ont demandé à tous les habitants de sortir de l’immeuble. Une fois en bas, ils ont mis les hommes d’un côté et les femmes et les enfants de l’autre. Ils ont ensuite demandé aux hommes de se déshabiller et de se mettre nus devant tout le monde. Et là les militaires israéliens sont arrivés avec des chiens pour qu’ils reniflent les hommes nus, ainsi humiliés en public. Dans l’immeuble d’en face, les militaires ont sorti tout le monde et ont fouillé chaque appartement pour voler les bijoux, les choses de valeur, les ordinateurs. Comme une armée de pillards sans morale ni valeurs.

Autant d’attitudes terribles, surtout pour le premier exemple, que l’on retrouve à travers l’histoire dans les pays où l’on a considéré l’autre peuple comme un peuple de sous-hommes. Comme si les jeunes juifs israéliens d’aujourd’hui voulaient se libérer des images tragiques des juifs d’Europe centrale humiliés, massacrés, considérés comme des sous-hommes et exterminés par les nazis. Pensent-ils, inconsciemment sans doute, qu’en se comportant durement et cruellement avec d’autres, ici les Palestiniens, cela les libèrera de cette hantise ? Bien sûr, il ne s’agit pas de comparer la Shoah avec quoi que ce soit d’autre. Nous avons lu Primo Levi. Et pour les communistes français, nous avons combattu les nazis dans la résistance et nous avons sauvé des milliers de juifs de France de l’extermination nazie. Nous n’avons donc aucune leçon à recevoir sur ce sujet. Il ne s’agit donc pas pour nous de comparer la Shoah au malheur que subissent les Palestiniens. Mais nous voulons néanmoins comprendre pourquoi un peuple dont la création de l’Etat est le fruit de la décision de la communauté internationale se comporte de la sorte. Tenter de comprendre ne signifie pas excuser. Ce mal est très certainement de même nature, d’un point de vue psychanalytique, mais cette fois-ci à l’échelle d’un peuple tout entier, que celui de l’enfant qui a vu son père battre sa mère. Il aura une très grande probabilité lui aussi de battre à son tour sa femme comme pour se libérer de la honte d’avoir assisté, enfant, impuissant à cette violence insupportable. Ce mécanisme de renversement de la violence est évidemment très présent au cœur de l’esprit israélien. Parce que l’histoire de la Shoah est toujours vivante et la souffrance encore vive. Le militant pacifiste Michel Warschawski qui anime le Centre d’information alternative (AIC) à Jérusalem évoque régulièrement ce phénomène pour expliquer la dureté et la haine qu’éprouvent, trop nombreux, les Israéliens envers les Palestiniens. Plutôt que d’aider les Israéliens à sortir de leur profonde souffrance, et de les aider à se réconcilier avec le monde qui les a tant fait souffrir, en apprenant à bâtir un monde plus fraternel autour d’eux, il faut déplorer l’usage de cette souffrance par de nombreux politiciens qui y voient le moyen de convaincre de nombreux juifs en Israël que la meilleure sécurité pour leur peuple tient exclusivement dans l’exercice de la violence et de la suprématie militaire comme moyen de dissuasion. Certes, il ne faut pas tomber dans la naïveté et l’angélisme. La sécurité nécessite des moyens militaires. Personne ne le conteste. Mais comment admettre cette dérive-là ? Comment admettre en effet, sauf à dynamiter l’ensemble du droit international qui n’a d’ailleurs pas besoin de cela, que les dirigeants israéliens aient un droit moral et exclusif à l’impunité au regard des règles internationales ? Israël est champion du monde toutes catégories du non respect des résolutions de l’ONU qui la concerne. Les politiciens qui en Israël et ailleurs entretiennent cet état d’esprit général sont de dangereux irresponsables. Ils font bien sûr le malheur des Palestiniens mais aussi des juifs d’Israël qu’ils condamnent à la violence, celle exercée comme celle subie. En lisant le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin dans L’Humanité du samedi 24 janvier je trouve cette phrase de Nelson Mandela tirée de son livre « Un long chemin vers la liberté ». Je cite : « L’Etat était responsable de la violence et c’est toujours l’oppresseur, non l’opprimé, qui détermine la forme de la lutte. Si l’oppresseur utilise la violence, l’opprimé n’aura pas d’autre choix que de répondre par la violence. Dans notre cas, ce n’était qu’une forme de légitime défense. » Le malheur des hommes, quels qu’ils soient, doit cesser. Les Israéliens comme les Palestiniens ont donc besoin d’unir leurs forces pour bâtir un autre monde, de paix, de justice, et de fraternité.

« Ici, nous vivons comme des morts-vivants ! » Un homme nous parle dans la nuit sans électricité de Jabaliya. Dès notre descente du minibus, on nous montre au milieu de la nuit, à l’aide des phares d’une voiture, le cimetière bombardé dont la presse internationale a parlé. L’homme se tient là au milieu des décombres. Il s’appelle Ramadan Debbes. Son fils, Mohamed Debbes, est mort dans ses bras. Il venait tout juste de l’extraire de l’école de l’UNRWA ou 43 enfants sont morts suite au bombardement de Tsahal. Cette école est l’une des trois structures de l’UNRWA où Israël a commis ce que le secrétaire général de l’ONU, Monsieur Ban Ki-moon, considère lui-même comme des actes devant être jugés. Au-delà de l’agression criminelle des dernières semaines, la vie quotidienne est aussi un enfer. Ici 85% de la population vit sous le seuil de pauvreté. La guerre des riches contre les pauvres est l’un des aspects de la domination israélienne. Il n’y a pas d’électricité. Sauf à travers les quelques groupes électrogènes que seulement quelques familles, sûrement moins miséreuses que les autres, peuvent se payer. Pas d’eau non plus. En fait si : une fois deux heures par semaine. Ceux qui peuvent remplir des citernes sur le toit de la maison arrivent à garder des réserves bien utiles pour le reste de la semaine.

Nous sommes accueillis à quelques mètres de là dans la maison de l’un de nos amis. Très vite une quarantaine de personnes sortent de chez elles et viennent nous rejoindre. Chacun évoque les trois semaines de guerre. Nous apprenons la présence, dans la rue d’à côté, du médecin gynécologue palestinien Ezzedine al-Aish que nous avons tous vu crier sa douleur depuis l’hôpital de Tel-Aviv lors d’une émission en direct de la télévision israélienne. Sa maison est dans le camp de Jabaliya. Ses deux filles mortes vivaient là. Leur mère, malade d’un cancer, est morte il y a cinq mois. La troisième fille, blessée, a pu être sauvée. Il est venu enterrer ses deux filles.

Depuis la maison de notre hôte, je décroche mon téléphone pour m’adresser en duplex aux 220 Bagnoletais venus au Cin’Hoche pour une soirée de solidarité avec Gaza et la Palestine. Je parle de la sauvagerie de l’agression que j’ai pu constater, de la véritable résistance que les Palestiniens ont opposée, et de ce peuple meurtri mais debout, les yeux remplis de larmes et d’angoisse mais tournés vers l’avenir.

Notre hôte continue à nous parler. « Les bombardements et les tirs touchaient surtout les civils. C’était très violent. Pourquoi ? Nous ne le savons pas. » « Tsahal distribuait des tracts par avion pour dire aux civils de s’éloigner de deux kilomètres. Les civils ont fui. Mais ils n’avaient pas où aller. Les gens partaient jours et nuits. Ils étaient affolés. C’était dur. J’ai été marqué par cet homme avec ses quatre filles adolescentes, effondré sur un banc, devant chez moi, qui se prenait la tête dans les mains en hurlant : « où vais-je aller avec mes filles ? Je n’ai nulle part où aller. » » « Toute la partie nord de la bande de Gaza était en danger. Comme ici. La maison d’à côté a été détruite par une bombe. Cela aurait pu être la mienne. Si cela avait été le cas, nous étions onze à l’intérieur. » « Nous avons subi les bombes au phosphore. Ce sont des bombes incendiaires. Un peu comme le napalm. Beaucoup de frappes étaient lancées depuis des bateaux en mer. Cette situation a duré jusqu’au dernier jour. Il y a eu des choses qu’on n’a pas vu mais dont on entend parler : des crimes contre des ambulances, contre la sécurité civile. On ne cesse de déterrer des cadavres ensevelis sous les décombres et que les bulldozers ont enfouis sous la terre qu’ils ont entièrement retournée. Ils ont frappé l’hôpital qui accueillait les blessés et disposait d’un stock de 150 tonnes de médicaments. Tout a été détruit. On a tout vécu, l’occupation et tout le reste. C’était dur. Mais on ne pouvait pas imaginer une seconde un tel déferlement de bombes. C’est l’opération militaire la plus meurtrière jamais engagée par Israël depuis quarante ans.

Un homme arrive depuis la nuit noire de la rue. Ses voisins lui ont dit qu’une délégation française était présente. Il est donc venu nous dire qu’il est le seul survivant d’une famille de 12 personnes. Une bombe est tombée sur sa maison et tout le monde sauf lui est mort de l’explosion et de l’effondrement.

La soirée se termine. Une partie de la délégation va dormir chez notre hôte. L’autre partie, va chez Zyad. Un immeuble de dix étages, avec un ascenseur qui ne marche pas puisqu’il n’y a pas d’électricité. Nous buvons un verre de thé. Zyad repart acheter du pain pour le petit déjeuner de demain matin. Nous discutons avec lui, sa femme, et ses deux garçons jusqu’à 1 heure du matin. Le groupe électrogène tourne sur le balcon et son bruit couvre en partie le son de nos voix. Nous nous couchons par terre sur des couvertures pour dormir car demain nous avons prévu de nous lever à 6 heures pour reprendre notre mission dès 7 heures.


Le 23 janvier, à 7h30 nous entrons dans un centre culturel et sportif de Jabaliya. Le gymnase est plein de gens qui dorment à même le sol à côté des quelques effets personnels qu’ils ont pu récupérer dans les décombres de leurs maisons. Ici 575 personnes sont accueillies. Toutes les salles sont occupées : la bibliothèque, la salle des fêtes, les salles de cours. Les gens ne savent pas où aller. La première nuit, beaucoup de témoins nous disent que les gens dormaient à même le sol devant leur maison détruite, car ils ne savaient pas où aller se réfugier. Nous voyons bien que les ONG manquent terriblement de moyens. Il y a très peu de matelas en mousse par terre. Seulement des couvertures pour se protéger du froid. La nuit il fait très vite entre 0 et 2 degrés. Un froid insupportable quand il n’y a ni électricité, ni chauffage, ni gaz. De nombreuses femmes sont accueillies dans ce centre. Dès notre arrivée, elles veulent nous parler. Raconter leur histoire. Dire leurs soucis. Demander des moyens. « On veut des solutions pour nos maisons, pour l’école des enfants, pour la nourriture, pour tout ce que nous avons perdu. On ne vit pas comme des êtres humains normaux. Portez notre message. » « On veut des maisons pour vivre. » Elles s’appellent Sana, Amal, Soheila. Elles sont entourées d’autres femmes qui acquiescent, et de leurs nombreux enfants, souvent en bas age. Leur message est clair, fort, humain. Nous repartons bouleversés.

Nous passons devant la maison du gynécologue palestinien Ezzedine el-Aish, appelé aussi Aboul Aich. Il est reparti en Israël après l’enterrement de ses filles hier. Nous ne pourrons donc pas le rencontrer.

Nous poussons quelques centaines de mètres plus loin, à l’Est de Jabaliya. Et nous faisons d’autres rencontres. Le quartier est entièrement rasé. Ce quartier est en limite de la frontière. Sur des kilomètres, la totalité des maisons sont par terre. Les personnes que nous trouvons, errent-là, aculées depuis des jours après que les militaires de Tsahal aient perpétré des crimes de guerre. Je mesure à cet instant la portée du titre de une de L’Humanité lorsque son journaliste a écrit « Ici, c’est terrible ».

Au numéro 599 du secteur Hazbet Abd Rabo dans Est-Jabaliya nous rencontrons un vieil homme. Il s’appelle Rachid M’hammed M’hammed. Voila ce qu’il nous a dit. « Les militaires ont jeté des grenades à l’arrière de la maison. Ils sont montés à l’étage. Nous étions là avec les enfants. Ils nous ont fait mettre les mains en l’air. Ils ont séparé les hommes et les femmes. Ils ont plaqué tout le monde au mur. Ils ont pris mes deux fils. Ils les ont mis à part. Ils ont fouillé l’ensemble des pièces. Puis ils sont montés à l’étage supérieur avec mon fils Samir. Nous avons entendu un coup de feu. Ils sont redescendus et ont dit à mon autre fils : on vient de tuer ton frère avec une balle. En fait il était encore en vie. Il fallait lui porter secours en urgence. Mon autre fils, criait pour qu’on porte secours à son frère. Il a demandé l’autorisation de sortir dans la rue. On lui a dit de la fermer. Et puis ils ont accepté. Ils l’ont laissé sortir. Et une fois dehors ils lui ont tiré dessus. Je pense qu’ils voulaient lui tirer une balle dans la tête. Mais le tir n’était pas précis et comme il marchait les mains en l’air ils ont touché sa main. Il avait les doigts tranchés. Ils pendaient de sa main. Ils lui ont dit de revenir à l’intérieur. Une fois dans la maison ils lui ont demandé de se déshabiller nu. Il n’y arrivait pas avec sa main blessée. Ils lui hurlaient dessus. Il devait ensuite se rhabiller puis se déshabiller et se rhabiller à nouveau. Il demandait à ce qu’on le soigne. Ils n’ont rien fait et l’on laissé ainsi pendant trois jours. Ensuite ils sont partis. Mais pendant dix jours ils nous ont empêché de sortir de la maison et d’évacuer le corps mort de Samir qui s’était vidé de son sang. Samir était un employé de l’UNRWA. Son nom est Samir Rachid M’hammed M’hammed. Quand le directeur de l’UNRWA a su que Samir était là il est intervenu à plusieurs reprises pour tenter de le sortir. Quand la jeep de l’UNRWA est venue devant la maison, ils ont tiré dessus. La jeep est venue une deuxième fois. Ils lui ont tiré dessus une nouvelle fois. Le directeur de l’UNRWA a pris contact avec un député de la Knesset. Il s’agit de Jamal Zahalka (leader du parti arabe Balad). Il est intervenu auprès de Ehud Barack lui-même. Et il n’a pas eu d’autre réponse de sa part que « Là où il y a l’armée, c’est elle qui décide. » « Samir avait 43 ans. Il est mort exécuté gratuitement. Son frère qui a perdu la main a 40 ans. Samir avait une famille de huit enfants. » A ce moment-là, le père qui nous parle depuis dix minutes s’effondre en larmes. Au moment de se quitter, il nous dit : « Je sais que vous ne pouvez rien faire, mais témoignez de tous les crimes. »

Notre délégation est sous le choc.

Nous parlons entre nous. Nous prenons la mesure de la gravité des propos que nous venons d’entendre. Nous nous organisons un peu car nous n’avions pas pensé que nous allions être parmi les premiers à découvrir en direct l’existence de crimes de guerre.

Le quartier où nous allons est à quatre cents mètres d’où nous sommes. Il est visible depuis les villes frontières d’Israël. Est-ce de Sdérot ou d’une autre ville, je ne sais pas, que l’on regardait à la jumelle, le soir, en famille ou entre amis, les explosions qui se déroulaient ici ? La presse internationale rapporte avoir vue en Israël des regroupements de personnes installées des heures durant comme s’il s’agissait d’un spectacle. Le spectacle de la haine. L’indécence de la disproportion que plus personne ne remarque, sauf celui qui est écrasé sous la botte. Le bonheur des uns peut-il se construire sur le malheur des autres ? Quel type de valeurs peut-il bien y avoir dans le cœur et dans l’esprit de ceux qui pensent que cela est possible. Seuls des tyrans, des exploiteurs, des colons, des voyous, ou des inconscients peuvent penser ainsi. Les Israéliens avaient-ils conscience de ce qui se déroulait de l’autre côté ? Avaient-ils conscience que leurs soldats ne faisaient peur qu’à des civils dépourvus de tous moyens et martyrisaient des enfants ? Bien évidemment rien n’était fait pour les informer de cela. Au contraire, tout l’appareil de propagande était en place pour chauffer les esprits à blanc et faire de toute voix dissonante la voix d’un extrémiste antisémite en puissance. Insupportable. Est-ce cela la lutte contre le terrorisme ? Est-ce cela le but de guerre d’Israël : martyriser les civils pour dire qu’Israël était largement supérieure du point de vue militaire ? Bernard Henry-Lévy, « embedded », c’est-à-dire témoin embarqué et complice dans un véhicule blindé d’une unité d’élite de Tsahal, déclarait dans le Journal du Dimanche que les militaires ne ciblaient que les « terroristes ». Pourtant, il semble maintenant que rien de cela ne soit vrai. BHL a menti. Peu de combattants palestiniens ont été tués. Il apparaît dès lors que l’un des buts de guerre d’Israël était de redresser la crédibilité de la dissuasion militaire israélienne sérieusement entamée en juillet 2006 lors de son échec au Liban. Pour redresser sa crédibilité, sachant que Tsahal ne pouvait pas gagner une véritable guerre dans Gaza, les militaires ont donc manifestement reçu l’ordre de faire exprès des dégâts et des morts civils pour impressionner et laisser une image de très grande supériorité militaire.

Nous parcourons les quatre cents mètres avec le minibus. Nouvel arrêt. Silence de plomb dans le véhicule. Nous n’osons pas croire ce que nous voyons. Un spectacle de désolation. Tout est rasé. Aux pieds de sa maison totalement effondrée, un homme est assis sur un parpaing. Avec quatre pieux de bois, il a constitué un abri de fortune. Il a fait un petit feu. Une autre personne vient le rejoindre. Au dessus des ruines de sa maison, il est allé dresser un drapeau de la Palestine.

Et puis, au hasard de notre rencontre, nous abordons un homme seul qui tourne autour de l’amas de béton que constitue sa maison détruite. L’homme s’appelle Khaled M’hammed Abd Rabo. Il nous parle. L’indicible est dans son regard. « Le 7 janvier, entre 12 heures et 13 heures trois chars israéliens se sont postés dans notre quartier. Ici nos maisons sont à découvert. Israël est proche. Il n’y a pas de Hamas ici. Nous sommes plutôt des communistes. Nous n’avons pas d’armes. Pas dans ce quartier. Un des trois chars est venu prendre position avec son canon juste en face de la porte d’entrée de la maison. Avec le mégaphone, ils nous ont hurlé de sortir de la maison. Je vivais là avec ma femme, ma mère qui a soixante ans, et mes trois filles. Nous sommes sortis avec un drapeau blanc que nous avons confectionné avec un bout de tissu. En sortant, au bout d’un petit moment, nous avions en face de nous deux soldats qui étaient assis sur le char avec le canon pointé vers nous. Les deux soldats mangeaient des barres de chocolat et des chips. Ils ne nous ont rien dit. On est resté debout devant la maison comme cela pendant un bon moment. Et puis un troisième soldat est sorti du char avec un fusil mitrailleur et s’est mis à tirer sur les enfants. Ma fille de deux ans a été touchée. Elle gisait par terre avec le ventre ouvert. J’ai essayé de remettre ses entrailles à l’intérieur. Mais ils m’ont ordonné d’arrêter. Ensuite ils ont tiré sur ma deuxième fille de sept ans. Ma femme criait au secours. Elle hurlait partout. Et puis ils ont tiré sur elle à trois reprises. Ils ont tué aussi ma mère. Et enfin sur la troisième fille. Qui n’est pas morte. Son corps s’est comme plié en deux et comme si son dos s’était retrouvé devant. Les deux autres soldats continuaient pendant ce temps-là à manger des chips. Au bout de deux heures et demie, une ambulance du Croissant rouge est venue. Le char a tiré sur elle et est allé l’écraser en lui roulant dessus. A ce moment-là, j’ai voulu mourir moi aussi. J’attendais qu’ils me tuent. Je les ai imploré de le faire. Ils m’ont répondu que maintenant je pouvais rester en vie. J’ai pris ma fille blessée et encore en vie dans mes bras. J’ai marché en direction de l’hôpital qui est à deux kilomètres. Un vieil homme sur une carriole tirée par un âne s’est arrêté pour me secourir et m’aider à transporter ma fille. Ils ont tiré sur le type en lui mettant une balle dans la tête. J’ai réussi à aller à l’hôpital. Ma troisième fille a ensuite été emmenée en Belgique. Les médecins ont dit qu’elle sera paralysée à vie. Voilà, moi mes enfants ils les ont abattus. Dites leur que c’est pas le Hamas ici. C’est des communistes. » Khaled nous conduit voir ce qu’il reste de l’ambulance complètement détruite. Des jeunes, venus écouter le témoignage, nous amènent des morceaux de phosphore. Nous ne les avions pas remarqués. En fait le sol est truffé de ces morceaux qui ressemblent à des petites pierres. Ils mettent un de ces morceaux dans une flamme pour nous montrer les qualités incendiaires du phosphore. Un feu très puissant et blanc qui dure plusieurs longues minutes. De quoi mettre le feu partout et tout brûler en un temps record. Des personnes comme Khaled, il y en a plusieurs dans cette zone qui ressemble à l’enfer. Une équipe de M6 se trouve là. Nous lui indiquons la présence de Khaled qui vient de nous apporter son témoignage. Le lendemain, j’ai appris que M6 avait donné la parole à Khaled dans les informations du soir. Les journalistes étaient comme nous, saisis d’effroi. Dans ses situations nous ressentons un sentiment d’immense humiliation. On se sent soi-même touché. Notre part d’Humanité est souillée, violée, piétinée. On atteint ce qu’il y a de pire au fond de chaque être humain. Et puis immédiatement c’est le sentiment de colère et de révolte qui prend le dessus. Dans la délégation, quelqu’un a dit : « cela pourrait bien ressembler à Oradour-sur-Gaza. »

Oui, ce que nous avons vu constitue un crime de guerre. Pas un, mais des crimes de guerre. Combien ? Nous n’en savons rien. Personne ne le sait d’ailleurs, car les faits n’apparaissent qu’au fur et à mesure. Nous pensons que doit être constituée une commission d’enquête internationale pour recenser tous les témoignages, établir les faits, afin de procéder à des condamnations. Les soldats israéliens se sont mal comportés. Très mal. Ils ont agi comme des criminels de basse besogne. Manifestement les faits sont tels qu’il ne peut être question de bavures ou d’actes isolés.

On se dit alors : les buts de guerre d’Israël ne sont pas ceux qui ont été rendus publics. Les enfants de deux ans et de sept ans ne sont ni des terroristes, ni des lanceurs de Kassam, ni des combattants, ni des adultes à qui l’on pourrait reprocher d’être des extrémistes antisémites. Et puis surtout, ils n’ont pas été tués à l’occasion d’un bombardement comportant son inévitable quota de morts civils innocents. Non. Ils ont été tués froidement, gratuitement, calmement, collectivement. Des exécutions sommaires. Ici les criminels et les seuls extrémistes sont bel et bien les militaires de Tsahal. Et toute tentative de renvoyer dos à dos les victimes de ces crimes de guerre avec les victimes elles aussi innocentes des Kassam est vaine. Certes, il n’est pas bon de tenir un bilan comptable des morts des uns et des morts des autres. Toutes les victimes innocentes doivent être respectées. Tel est notre état d’esprit. Mais là, la ligne sensée nous protéger de ce qu’il y a de plus barbare dans la nature humaine a été franchie par Tsahal. Ses responsables et les exécutants sur le terrain doivent être condamnés comme des criminels de guerre. Le Conseil de sécurité de l’ONU aura-t-il le courage et l’audace de dire à Israël que le temps de l’impunité totale est fini. Cette limite là sera-t-elle rappelée aux dirigeants politiques et militaires d’Israël ? Il suffirait pour cela que les Etats-Unis n’apportent pas leur veto. La question est sur nos lèvres : qu’allez vous faire Monsieur Obama de cette demande de commission d’enquête internationale ?

Les heures passent. Vite. Très vite. Et notre temps est compté. A 16 heures nous devons nous trouver à nouveau au terminal de Rafah. Alors nous accélérons le pas. Direction Gaza Ville. Le commissariat central est détruit. Juste à côté le parlement palestinien n’est plus qu’une carcasse vide et noircie par le feu. Nombre de députés palestiniens, élus lors des dernières élections, pourtant réclamées par l’Europe, Israël, et les Etats-Unis, sont actuellement emprisonnés en Israël. L’université Al Azhar a elle aussi été bombardée. Vitres cassées. Incendies. Un ministère a proximité est également dans le même état. L’hôpital Al Qods du Croissant rouge palestinien est détruit ainsi que le service des urgences qui se trouve dans le bâtiment Al-Nour City. Cet immeuble ne s’est pas effondré sur lui-même contrairement aux autres. En revanche tout a été détruit à l’intérieur. Comme si un feu violent avait tout brûlé en quelques secondes. C’est là d’ailleurs que se trouvait la pharmacie avec ses 150 tonnes de médicaments. Probablement la pharmacie centrale de l’ensemble de la bande de Gaza. On nous dit que par manque de moyens médicaux les quelques structures médicales encore en fonction ont du procéder à des amputations en masse. Souvent sans anesthésie. Dans le quartier Talel Halwa autour de l’hôpital on voit des carcasses d’ambulances détruites par des tirs. Le Parc Barcelone a servi de poste de tir à des chars israéliens qui l’ont complètement ravagé. Il ne reste rien du parc si ce n’est une vaste esplanade de terre retournée par les chenilles des tanks. A quelques pas de là une usine de limonade et de Pepsi Cola a été prise pour cible. On y dénombre 27 morts.

Nous arrivons au quartier Zeitoun en bordure de Gaza-Ville, au sud-est de la ville. 110 personnes de la famille Samouni et de deux autres familles ont été massacrées dans des conditions similaires à ce que nous avons vu une heure plus tôt à Jabaliya-Est. Ici tout est rasé. Des milliers de poulets morts jonchent le sol. Il y avait ici une batterie d’élevage de poulets. Il y a des plumes blanches partout. Et une épouvantable odeur de charogne. Nous ne voulons pas déranger les quelques survivants qui se regroupent autour d’un camion de l’association humanitaire LIFE qui leur apporte notamment un peu d’huile et de farine. Nous ne nous attardons pas sur les conditions dans lesquelles ces familles ont été massacrées. Pierre Barbancey nous dit en effet qu’il a écrit à ce sujet un article paru dans L’Humanité-Dimanche du jeudi 22 janvier. Libération évoquera elle aussi ce crime de guerre dans son édition du vendredi 23 janvier. Nous retournons sur Gaza-Ville. Nous passons devant le dépôt alimentaire de l’UNRWA qui a été bombardé et a entièrement brûlé. Sur les murs de toutes les rues dans lesquelles nous passons on peut lire des slogans peints à la bombe. On y trouve aussi des adresses de sites internet : Ashala.com, Snawat.net, Sayiz.com, 2rwa7.com, 7coma.com. Nous longeons le bord de mer. L’ancien QG de Yasser Arafat, lorsque celui-ci est revenu à Gaza après les accords d’Oslo est totalement ravagé par les bombes. Tout comme le port de pèche de Gaza-Ville. Le long de la route qui nous emmène au camp de réfugiés de Deir El-Balah, célèbre pour ses palmiers dattiers qui donnent des dattes succulentes. Les dattiers ont été ravagés. Tout est rasé. Comme ailleurs, la terre agricole est retournée par les passages de chars. En mer nous constatons la présence de petits bateaux israéliens postés à mille mètres de la côte. Ils sont espacés de mille mètres environ les uns des autres. Un véritable blocus naval. Les pécheurs n’osent pas mettre leurs barques à l’eau. Dès qu’ils le font ils essuient des tirs de sommation puis des tirs ciblés. Certains en sont morts. La veille cinq pécheurs ont ainsi été blessés.

Nous arrivons à Deir El-Balah. Il est 12 heures. Aussitôt les gens nous rejoignent. Au bout d’un instant, un vieux monsieur dit à Meriem Derkaoui : « Toi, t’es avec nous, pas parce que tu es française, mais parce que tu es algérienne. Tu vois l’autre, en montrant une autre personne de la délégation, il n’est pas comme toi. » Nous lui expliquons que cela n’a rien à voir. Et que nous sommes là en solidarité avec les Palestiniens. Il ne nous croit pas sur le moment. A ce moment là, Patrick Le Hyaric sort une affiche que L’Humanité a éditée reproduisant la une du journal titrant « C’est la Palestine qu’il faut sauver ». A la vue de cette affiche, le vieil homme était bouleversé. « Alors c’est vrai, en France, il y a des gens avec nous ? ». Oui, nous lui répondons. « Et si Nicolas Sarkozy a été élu, ce n’est pas grâce à nous » lui répond Patrick Le Hyaric. C’est alors que le vieil homme nous dit : « Sarkozy, il n’est pas clair avec nous, il n’est pas bon pour nous. »

A 12h30, nous arrivons au camp de Khan Younes, plus au sud. C’est l’heure de la prière du vendredi. A la mosquée Al Mojamma Al Islami, surmontée d’un immense dôme vert, près de 600 fidèles sont venus écouter le prêche. Celui-ci est énergique. On l’entend à travers les hauts parleurs qui se trouvent à l’extérieur. Voici quelques passages qui nous ont été traduits. « Nous le Hamas, on est les plus forts. On est nombreux. De plus en plus nombreux. On aura la victoire. Ceux qui ont été des spectateurs comme Abbas ne sont que des beaux parleurs. Nous, on a envoyé des Kassam. Nous vaincrons. Nous vengerons ce qu’ils ont fait dans nos maisons, à nos femmes, à nos enfants. Ils utilisent le phosphore contre nous. Cette situation est due à Abbas. C’est à cause de lui. Si on veut libérer Gaza, il faut libérer Ramallah. La foi est notre force et notre persévérance. Et avec l’aide de dieu nous allons vaincre. Nous sommes déjà victorieux de tout ce qui s’est passé ces derniers jours. »

Alors que nous nous trouvons à l’extérieur de la mosquée, à plus d’une centaine de mètres, dans le même temps Jawad El-Tibi, membre du Fatah, ancien ministre de la santé de l’Autorité palestinienne, nous dit : « Ici aussi, à Khan Younes, il y a eu des conflits. Moins qu’ailleurs cependant. Le camp de Khan Younes compte 23000 personnes. La densité de population est aussi forte qu’à Gaza-Ville, celle où l’on compte la plus forte densité au monde. La moindre frappe aurait était mortelle pour beaucoup d’habitants. Nous n’avons pas les moyens de soigner les blessures faites par les bombes au phosphore. Pourquoi ont-ils détruits des maisons vides ? Nous ne connaissons pas toutes les armes qui ont été utilisées. Par exemple, nous n’avons toujours pas compris pourquoi quand une bombe arrivait sur un point ciblé, c’est en fait tout ce qu’il y a autour qui est détruit. Nous ne connaissons pas ces armes. Nous manquons même de mots pour dire ce que nous avons vu. Nous ne savons pas encore l’expliquer. Par ailleurs, nous savons que beaucoup de gens sont encore sous les décombres. Avec la très grande complexité de la situation où les destructions se superposent. Comme s’il y avait eu en même temps un tsunami, un violent tremblement de terre, et une guerre. C’est très difficile de faire face à cela. »

13h30 : retour à Rafah. Dans la campagne nous constatons l’un des aspects de l’intervention terrestre israélienne. Les troupes et les chars ne sont pas entrés par les axes importants de circulation, contrairement à ce qui s’était produit au sud Liban en 2006. Les Israéliens avaient le souvenir d’avoir été attendus par de nombreux pièges le long de ces axes. Cette fois-ci, la pénétration s’est faite à partir des zones rurales. Du coup, tous les champs sont dévastés. A El Foukhari, quartier rural de Khan Younes, le maire nous montre les champs de blé écrasés, tout comme les vignes, les serres, les oliviers. Une station d’épuration d’eau potable a été détruite par des chars. Elle alimentait toute la région. Il en va de même pour une centrale à béton aux silos complètement éventrés. Dans la maison d’à côté, des soldats étaient postés là pour veiller sur cette station détruite. Nous entrons dans la maison. Sur les murs, à côté des fenêtres, il y avait des petits dessins avec des commentaires écrits en hébreu. Ces petits plans indiquaient, à chaque soldat de Tsahal présent, les cibles potentielles et les angles de tir. Sur un meuble renversé par terre, nous trouvons un étui de fibre de verre cassé en deux qui appartenait à un lance-roquette. Les instructions de tir sont encore collées sur le tube. Cette intervention terrestre donne le sentiment que les objectifs militaires étaient faibles. Il s’agissait plutôt d’une véritable punition collective. Et tout ce qui gênait sur le passage a été détruit.

15h30 : nous saluons nos amis devant l’entrée du terminal de Rafah. Nous aurions eu besoin de plusieurs jours supplémentaires pour procéder à des constats plus importants. Mais les contraintes du passage de la frontière s’imposent à nous. Nous savons que la situation est très tendue et que le terminal peut être fermé à n’importe quel instant. Nous profitons donc de son ouverture momentanée pour sortir de la bande de Gaza. Avec la peine de quitter nos amis qui ont besoin de tout, mais avec la responsabilité de porter à la connaissance du plus grand nombre le témoignage de ce que nous avons vu et entendu. Les Palestiniens ont évidemment besoin de tous les gestes de solidarité ainsi que de la compassion humanitaire. L’AJPF annonce déjà qu’une initiative importante sera prise dans ce sens dans les jours qui viennent. Le Secours Populaire Français annonce aussi un « Avion pour Gaza ». Mais malgré la misère qui alourdit terriblement leurs conditions de vie, les Palestiniens ont avant tout besoin d’une solution politique, pour construire eux-mêmes leur propre Etat et leur propre avenir.


 

Commentaires  

 
+1 #2 Fatima de Bagnolet 2011-10-29 06:26 On appelle cela un acte civique d'un citoyen du monde qui lutte contre l'injustice…FINI l'époque où l'on présentait le petit état hébreux(victime à la caliméro) au milieu des grands méchants arabes…

Bravo à notre voisin..Marc

Fatima
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0 #1 maria 2010-07-03 16:41 salam,
pas mal Mr le maire
chapeau Marc EVERBECQ
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