Bariza Khiari : De quoi le « vote musulman » est-il le nom ?
Écrit par Ilyess   
Lundi, 21 Avril 2014 22:38

Bariza Khiari, sénatrice socialiste de Paris et vice-présidente du Sénat, analyse le vote des Français de confession musulmane après le recul historique du PS aux élections municipales : « Entre abstention et listes dites citoyennes, il y a pour les citoyens musulmans un autre chemin : celui de notre République sociale et laïque, encore faut-il que nos dirigeants montrent la voie. Cela implique de redonner la primauté à la citoyenneté sur l’identité. Sur ces questions se jouent la crédibilité et la pérennité de notre modèle républicain. »

Il faut, sans fausse pudeur, analyser le recul historique des socialistes aux dernières élections municipales. C’est à l’aune de cet exercice de vérité qu’ils pourront démontrer que « le message a été entendu ». Les raisons de cette déroute sont multiples et, pour certaines, controversées. Une explication fait pourtant l’unanimité : l’électorat populaire, et notamment dans certains « quartiers », n’a pas voté, comme prévu, pour le parti socialiste.

Il y aurait donc eu un vote des quartiers, osons le dire un « vote musulman » ! Une note du Cevipof en 2011 puis une étude Ifop en 2013 ont tenté d’isoler le poids de la variable cultuelle dans le comportement électoral des musulmans : ce segment, qui constitue selon l’Ifop 5% des inscrits, et qui se caractérise par un sur-vote à gauche très important (34 points de plus que la moyenne nationale), « représente 1,5% du corps électoral... soit l’avance qui a permis à François Hollande de l’emporter » sur Nicolas Sarkozy.

Plus récemment, la Fondation Jean Jaurès a consacré une note à ce segment électoral stratégique, notamment en Ile-de-France. Selon cette étude, les « musulmans de gauche » se singularisent idéologiquement par des valeurs conservatrices sur les questions de société, et, électoralement, par une plus forte propension à l’abstention. L’auteur, comme surpris de sa propre audace, prend soin de souligner le caractère « explosif » de cette révélation politique. Pourtant, l’étude du poids de la religion n’est pas une discipline nouvelle. Ce n’est donc pas tant la dimension confessionnelle qui effraie, mais bien sa dimension spécifiquement musulmane.

Le 6 mai 2012, les Français de confession musulmane ont voté pour François Hollande en réaction à une décennie de stigmatisation (Kärcher, racaille, halal, burka). Le débat sur l’identité nationale, qui ne fut rien d’autre que l’expression d’une islamophobie d’Etat, a profondément perverti le concept du vivre-ensemble. L’immigré est devenu l’arabe, lui-même devenu musulman, forcément terroriste, incarnation de la nouvelle figure de l’Autre, inadmissible !

Les dernières saillies islamophobes de la droite (notamment la farce du pain au chocolat) ont conforté les stratèges socialistes dans l’idée que cet électorat leur était acquis. Mais, aux municipales, ces électeurs ont, par leur abstention massive ou leur report sur des listes dites « citoyennes », fait trébucher le PS jusque dans ses bastions traditionnels. Les messages des 23 et 30 mars expriment une double sanction : le sentiment d’avoir encore une fois été bernés et trahis et le rejet d’un agenda politique centré principalement sur les questions sociétales.

A cet égard, Patrick Menucci, candidat du PS à Marseille, a déclaré que le « mariage pour tous » lui avait coûté beaucoup de voix, notamment dans la communauté musulmane. Ces propos sont partagés par d’autres élu-e-s défaits qui pointent les ABCD de l’égalité. Ces derniers n’ont pas été perçus comme visant à lutter contre les stéréotypes sexistes, mais comme des vecteurs de l’indifférenciation sexuelle. D’ailleurs, des candidats de droite ne se sont pas privés de jeter de l’huile sur le feu en distillant des contre-vérités sur le sujet, entamant ainsi gravement la confiance en notre école publique.

La confiance dans l’école républicaine est pourtant essentielle. Elle doit rester le lieu de l’émancipation par le savoir et permettre la mise à distance de tous les endoctrinements. La défiance qu’elle suscite est d’autant plus inquiétante qu’un certain nombre de jeunes sont des proies faciles pour les officines fondamentalistes passées maîtres dans l’art d’exploiter leur désarroi. Leur habileté à « vendre » le référent religieux comme dernière échappatoire au sentiment d’injustice ouvre la voie au repli communautariste ou aux dérives sectaires, particulièrement par temps de crise et de racisme aujourd’hui décomplexé.

Si le gouvernement, parallèlement à sa démarche volontariste en faveur du « mariage pour tous », avait su promouvoir avec la même énergie, à défaut du même succès, le « vote pour tous », les candidats socialistes auraient eu sur le terrain des arguments à faire valoir. Si le gouvernement, comme annoncé, avait réformé le Code d’entrée et de séjours des étrangers, ces électeurs auraient observé l’amélioration des conditions de vie de leurs proches. Si, lors de la primaire socialiste à Marseille, on avait salué la citoyenneté active des quartiers Nord au lieu de dénoncer au plus haut niveau de l’Etat un « vote communautaire », Marseille aurait pu revenir à la gauche. Si la gauche avait procédé à quelques nominations, même emblématiques, ces électeurs auraient eu le sentiment d’accéder, par procuration, à une reconnaissance et une dignité nouvelle.

C’est au cœur même du fonctionnement de l’Etat, réputé laïque et méritocratique, que l’ethnicisation des rapports sociaux est la plus inadmissible, et sans doute la plus forte. Notre élite politico-administrative, à force de consanguinité, est devenue un « grand corps malade ». L’arabe/musulman, ce mal aimé de la République, est l’objet d’un véritable tir de barrage dès lors qu’il s’agit de prétendre à occuper un poste à responsabilité.

L’élite des « issus de l’immigration », celle qui a cru en la promesse républicaine, est frappée d’ostracisme. Le message envoyé aux jeunes générations est catastrophique quand le regard porté sur ces élites, même lorsqu’elles sont issues de grandes écoles, les relègue encore trop souvent à une altérité indépassable.

Au lieu de cela, nos responsables se sont contentés de quelques beaux discours, comme si le simple fait de se prévaloir de l’article 1er de notre Constitution valait solde de tout compte.

Faut-il rappeler que le « curseur » des musulmans, comme le reste de nos concitoyens, n’est pas bloqué autour de la seule variable cultuelle ? Ils sont pauvres ou nantis, chômeurs ou salariés, et soucieux de l’avenir de leurs enfants. La construction de l’identité politique se construit, sauf cécité intellectuelle, en tenant compte de l’ensemble des ingrédients notamment socio-économiques.

L’inversion de la courbe du chômage et l’amélioration du pouvoir d’achat, promesses communes à tous et non réalisées, ont conduit une partie de nos concitoyens à l’abstention ou vers des listes d’extrême droite. L’électeur de confession musulmane à qui on avait promis, de surcroît,  l’encadrement des contrôles au faciès, le droit de vote aux élections locales, une politique visant à lutter contre les discriminations a été très vite habité par la conviction d’être, à plus d’un titre, le « dindon de la farce ».

"Le Parti socialiste a été sévèrement sanctionné pour ses renoncements successifs. Dès lors, il n’est pas interdit de penser qu’il ne pourra plus gagner d’autres élections nationales sans l’apport de l'électorat musulman"

En vérité, le citoyen de confession musulmane éprouve à la fois le sentiment de servir de variable d’ajustement pour une gauche en mal d’électeurs, et de repoussoir pour une droite soucieuse de donner des gages à l’extrême-droite, sans pour autant quitter le convoi des premières victimes des tensions économiques.

Le Parti socialiste a été sévèrement sanctionné pour ses renoncements successifs. Dès lors, il n’est pas interdit de penser qu’il ne pourra plus gagner d’autres élections nationales sans l’apport de cet électorat particulièrement sensible aux questions de justice sociale et d’égalité. Il faut passer des promesses aux actes. Des résultats tangibles en matière d’égalité réelle permettront et, il n’est pas trop tard, de dissoudre le facteur identitaire du vote.

Entre abstention et listes dites « citoyennes », il y a pour les citoyens musulmans un autre chemin : celui de notre République sociale et laïque, encore faut-il que nos dirigeants montrent la voie. Cela implique de parier sur les compétences en ignorant l’appartenance et de redonner la primauté à la citoyenneté sur l’identité. Sur ces questions se jouent la crédibilité et la pérennité de notre modèle républicain.

Bariza Khiari, sénatrice socialiste de Paris, vice-présidente du Sénat dans Mediapart

 

 

Commentaires  

 
0 #2 Benbou 2014-04-24 19:34 Tout à fait d'accord avec chrif
Il n'y a pas de vote musulman, osez dire qu'il y a un vote "juif"
J'ai voté à droite et j'ai été déçu
J'ai voté à gauche et j'ai été très déçu
On dit :"Mon Dieu, gardez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m'en charge !" alors Madame, lors des prochaines élections je vais voter comme la majorité des français :
JE VOTE FN
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+2 #1 Chrif 2014-04-24 02:14 Non Madame vous faites erreur car il n'y a pas de "vote musulman" ni de "vote communautaire".
Il y'a seulement un vote citoyen et les musulmans comme vous dites ont, comme la très grande majorité des français, sanctionnés une politique gouvernementale médiocre qui ne répond pas à leurs aspirations.
Cette politique mise en place depuis l'arrivée de Hollande à la présidence et menée par un gouvernement dit de gauche n'a pas redressé la situation difficile laissée par Sarkosy.
Parlant des dernières municipales vous écrivez qu'on aurait "pas voté, comme prévu, pour le parti socialiste". Là encore, vous faites erreur. On n'appartient ni au parti socialiste ni à aucun autre parti nous votons en notre âme et conscience comme tout français et nous sommes libres de sanctionner l'échec d'un pouvoir quel qu'il soit.
Maintenant venons en a votre mandat de sénatrice que vous assumez depuis 10 ans.
Quel est votre bilan de parlementaire?
Quelle loi avez-vous proposée pour justement lutter contre l'islamophobie, la discrimination et le racisme?
On pourrait poser la même question du bilan à d'autres élus députés et sénatrices originaires de la communauté? Ont-ils proposé des amendements ou une loi dans leur vie de parlementaire? Et le bilan des élus locaux? Et celui les ministres?…etc.
Mais revenons à vous et à votre article dont on ne comprend pas vraiment sa raison sauf de défendre votre siège. En effet, en perdant des électeurs et donc des collectivités, votre parti socialiste pourrait à terme ne pas pouvoir vous réélire. N'est ce pas?
Un autre question,svp, pourquoi ne réagissez-vous pas sur ce qui se passe dans le monde arabe et musulman?
On n'a pas l'habitude de vous entendre sur les questions internationales comme par exemple les massacres en Syrie, en Centre Afrique, les réfugiés africains et orientaux noyés en Méditerranée et ne parlons même pas de la répression en Algerie notamment en Kabylie.
Enfin, pour terminer permettez-moi de rappeler que vous étiez déjà vice présidente du sénat quand la sénatrice de gauche Mme Laborde a fait voter la loi qui étend la neutralité religieuse aux "nounous" c'est à dire jusqu'au domicile des assistantes maternelles musulmanes. Bravo!
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